«
J'ai remarqué souvent qu'un à-propos, un rien
Savamment exploité, produisent un grand bien.
En voulez-vous la preuve?
Un jour, une fillette
Au gai babil pareil au chant de l'alouette,
Passait devant la grille et les larges fossés,
Les canons menaçants sur leurs affûts dressés,
Qui semblent protéger l'hôtel des Invalides.
Elle allait folâtrant. — De ses rayons limpides
Le soleil l'inondait ; quand, tout à coup, ses yeux
Se fixent sur un point, attentifs, anxieux,
Et son petit cœur bat à rompre sa poitrine.
Que voit-elle ?... Un soldat de haute et fière mine,
« Un brave ! » comme on dit, à la jambe de bois,
Le bras gauche amputé... mais il porte la croix !
Ce vieux débris, allant de l'une à l'autre pièce,
Semble leur parler bas, leur faire une caresse,
Frappe de temps en temps, de son unique main,
À petits coups légers, leur culasse d'airain.
La fillette étonnée a couru vers sa mère,
Qui murmure à l'écart : « Epouvantable guerre !
Quand donc cesseras-tu de prendre nos enfants ?
Et devrons-nous toujours, quand encor tu les rends
Meurtris ou mutilés, nous estimer heureuses ?
Maudites soyez-vous, ô luttes odieuses !
Maudite soit la gloire au prix de tels combats ! »
Puis elle prend sa fille et l'entraîne à grands pas.
L'enfant, qui sur sa joue a vu couler des larmes,
Tâche, par son babil, de bannir ses alarmes :
« Le pauvre homme ! Comment fait-il pour s'habiller ?
Avec sa seule main il ne peut travailler.
Qui donc prend soin de lui, veille à sa subsistance ?
La mère a répondu par ces grands mots :
« La France !
« Pour elle il a donné tout son sang, en retour
Elle lui doit du pain jusqu'à son dernier jour. »
L'enfant reste interdite, et sa jeune cervelle,
Tourne ses questions d'une façon nouvelle :
Sa mère alors lui fait, en termes moins pompeux,
De l'exécrable guerre un tableau douloureux.—
- - -
Midi sonne. C'est l'heure où, selon l'habitude,
Toujours exacte accourt la maîtresse d'étude.
Quel travail chez l'enfant s'accomplit ce jour-là?
Peut-être, par sa bouche, est-ce Dieu qui parla.
Au vieux soldat blessé comparant sa maîtresse,
Dont la robe fanée annonce la détresse,
Qui marche un peu courbée et n'y voit plus très-clair,
Quoique ses yeux parfois vous lancent un éclair,
Le front intelligent, mais sillonné de rides :
« Pourquoi n'entrez-vous pas, Madame, aux Invalides ? »
Dit-elle simplement.
Aussitôt dans ses bras
Sa mère la saisit... L'enfant ne comprend pas,
Et d'un air effaré la regarde ! — Mais elle,
D'une étrange beauté son visage étincelle ;
Tout dans sa pose est grand, digne, religieux ;
Il semble qu'inspirée, elle lit dans les cieux.
. . . . . . . . . .
C'est qu'à ses yeux défile une intrépide armée.
Le fer de l'ennemi ne l'a pas décimée ;
Pour voler à la gloire et se faire un beau nom,
Jamais on ne la vit affronter le canon.
Ses soldats, cependant, portent des cicatrices ;
Tous ils pourraient montrer leurs états de services ;
Elle a des vétérans parmi ses escadrons,
Qui se redressent, fiers de leurs triples chevrons.
Tandis que l'autre armée a déposé le glaive,
La voyez-vous luttant sans repos et sans trêve,
Debout pour le combat aux lueurs du matin,
Oubliant le sommeil et trop souvent la faim ?
Et jamais, non jamais, troupe héroïque et sainte,
Ne sort de votre bouche un regret, une plainte.
Que d'embûches pourtant, que de séductions
Pourraient vous arracher à vos privations!...
Arrière ! « Honneur, travail ! » telle est votre devise ;
Avec ces deux mots-là, nul soldat ne pactise.
- - -
La vision, ainsi qu'un nuage, a passé,
Mais la mère, en son cœur, porte un plan tout tracé.
« Quoi ! de ces combattants aux intrépides âmes
L'État vient dire : « Allons ! ce ne sont que des femmes :
« Pour de pareils soldats la France ne peut rien,
« Et vous qui l'implorez, vous l'implorez en vain ? »
Eh bien, nous leur ferons une digne retraite :
Ce n'est point un bienfait, c'est l'acquit d'une dette.
À nous de racheter cet outrageant dédain
Et de leur assurer un asile... et du pain. »
. . . . . . . . . . .
Oh oui ! Composez-leur une opulente gerbe,
Il en est qui n'ont vu leur récolte qu'en herbe.
Gardez-vous d'oublier comment, dans tous les cœurs,
Elles s'insinuaient et régnaient en vainqueurs.
Souvenez-vous encor des douces causeries
Chassant de votre esprit les vagues rêveries,
De leurs conseils discrets émaillant la leçon
Et s'adressant à l'âme autant qu'à la raison.
Avril est arrivé : tout s'y gonfle de sève ;
La nature y devient aussi belle qu'un rêve,
Les neiges ont fait place aux plus riants tapis ;
Déjà dans les brins d'herbe on pressent les épis.
Ah ! de ce mois si beau, si rempli de promesses,
Où nous sentons nos cœurs éclater en tendresses
Et des pleurs dans les yeux tout à coup nous venir,
Où l'on ne sait qu'aimer et chanter et bénir,
De ce mois idéal subissez l'influence !
S'il ouvre ses trésors, s'il donne en abondance,
Donnez à votre tour, donnez sans réfléchir :
Acquitter une dette est encor s'enrichir ;
Quand vous aurez donné, n'en soyez pas plus fières,
Et nommez-les toujours, bien haut, vos créancières.