«
Sous un riant berceau de charmille et d'érable,
Entre ses père et mère un enfant est à table.
Le soleil qui s'endort, à l'horizon lointain,
De ses feux alanguis éclaire le festin,
Et l'insecte, sous l'herbe, et l'oiseau, dans le lierre,
Chantent au Créateur leur plus belle prière.
Mais est-il pour la mère un bruit plus enivrant
Que le bruyant babil de son tout jeune enfant ?
Le père, en contemplant ces deux êtres qu'il aime,
Son épouse, son fils, dans un élan suprême,
A levé des regards attendris vers les cieux...
Il était incrédule... il est religieux !
Caché par un buisson, — car j'ai peur qu'on me voie, —
J'assiste, d'un peu loin, à toute cette joie.
De temps en temps se montre une petite main
Qui se tend, puis ces mots : « Non, non, c'est pour demain ! »
Sortent, presque aussitôt, en notes cristallines,
Pour calmer le bambin, de deux lèvres divines.
Arrive le dessert. Notre jeune gourmand
Reste tout ébahi, dans le ravissement,
Devant gâteaux et fruits dressés en pyramide.
S'aguerrissant enfin, devenu moins timide,
Il a jeté ces mots, comme dernier atout :
« Je veux de ça... de ça... je veux, je veux de tout. »
Son pied impatient trépigne sur sa chaise ;
Monsieur va se fâcher, quand sa mère l'apaise
D'un geste, mais d'un geste auquel il n'est point sourd,
Car de son siège il saute et dans ses bras accourt.
N'a-t-il pas aperçu, pendant à ses oreilles,
Par un double trochet, des cerises vermeilles,
Et bien d'autres parmi ses superbes cheveux
Partagés sur le front en bandeaux onduleux r
L'instant est décisif! Tout prêt à la bataille,
Il s'élance à l'assaut, et, redressant sa taille,
Grimpe sur ses genoux. Sa lèvre va saisir
Les fruits tant convoités ! Mais, est-il un plaisir
Que l'on doive acheter sans peine, dans la vie !
La mère approuve fort cette philosophie
Et la met en pratique. — Aussitôt que l'enfant
Pousse un cri d'allégresse et se croit triomphant,
Elle, qui l'a senti l'enlacer comme un lierre,
D'un brusque mouvement se rejette en arrière...
Et moi je sens, devant ce tableau gracieux,
Une larme monter de mon cœur à mes yeux.
Tant d'ardeur, de courage et de persévérance
Ne sauraient justement rester sans récompense.
La mère capitule, et j'aperçois l'enfant
Qui cueille chaque fruit, de sa petite dent...
Chaque fruit hormis un... la plus grosse cerise
Que sa mère a saisie ! — Entre ses lèvres prise,
Elle jette au vainqueur un provoquant défi ;
Mais il y songe à peine et semble en faire fi.
Ne sait-il pas d'avance — il a bonne mémoire —
Que, sans lutte, il pourra remporter la victoire ?
Voyez ses petits reins à demi renversés
Sur deux bras étendus, des doigts entrelacés.
Voyez comme il attend, la bouche souriante,
Que descende vers lui la cerise brillante !
La jeune mère, alors, ô spectacle touchant !
Sur le blond chérubin par degrés se penchant,
Laisse tomber le fruit de sa lèvre vermeille,
Et lui l'aspire ainsi que la gentille abeille
Le suc aimé des fleurs.
Mais, quel rayonnement,
Quelle extase ont passé sur son front si charmant ?
Ah ! c'est qu'il a senti, dans un baiser de flamme,
Sa mère lui verser la moitié de son âme !!!