← Retour aux poèmes

Le sacristain

Ernest Ameline · 1890 · Post-romantisme · 19e siècle
«
Connaissez-vous le sacristain, Qui, dans le clocher du village, Sonne l’Angelus, le matin, Puis à midi, quand, à l'herbage, Rumine ou dort le grand bœuf roux ; Enfin le soir, quand la vallée, D'ombre et de mystère voilée, Cache de tendres rendez-vous ? Que sa démarche est noble et fière Malgré ses quatre-vingt-dix ans ! Mais, quand il porte la bannière Dont les plis claquent à tous vents, Pourquoi de Dunois, de Xaintrailles, Semble-t-il un bouillant soldat Courant au milieu du combat Planter l'oriflamme aux murailles ? Il fait du joyeux carillon Retentir la note savante ; Mais, pourquoi son talent brouillon Mêle-t-il, sur l'airain qui chante, Frappé par ses calleuses mains, Dans une étrange mosaïque, Un hymne, quelque saint cantique Et de vieux airs républicains ? Et quand il creuse au cimetière, Sous l'ombrage du grand noyer, Un trou pour l'humble prolétaire, Trop pauvre, hélas ! pour le payer ; Pourquoi ses regards sont-ils sombres Il vit seul depuis bien longtemps Et n'a pas d'épouse, d'enfants Partis pour le séjour des ombres ! . . . . . . . . . . . . C'est qu'à vingt-ans, porte-drapeau, Sous les yeux du grand capitaine, Dans les plaines de Marengo, Voyant la déroute certaine, Il se rue au flanc du vainqueur, Entraîne l'armée en délire... Mais, hélas ! il ne sait pas lire... On lui donne... un sabre d'honneur. C'est qu'il était de cette armée Qui, de Madrid jusqu'au Kremlin, Poussait du pied, comme un pygmée, Des peuples chaque souverain ; C'est que, dans les jours de victoire, Au bivac, soldat triomphant, Il dansait comme un grand enfant, Ou chantait des refrains de gloire. Quinze ans, il suivit le canon Qui mit les trônes en jachère, Et confondit dans ton seul nom, France, tout le vieil hémisphère. Puis d'Austerlitz, d'Iéna, d'Eylau, La nuit éteint les brillants phares, Un cri domine les fanfares : Dix-huit cent quinze !... Waterloo ! Quand l'heure du désastre sonne, Couvert de sang, défiguré, Il est là, tout près de Cambronne, Au centre du dernier carré. Il voit sa rage, sa démence, Quand, montrant le poing aux Anglais, Il vomit sur leurs rangs épais Un mot superbe d'insolence. Tous deux ils tombent écrasés Par la foudroyante mitraille, Au milieu des morts entassés Sur l'horrible champ de bataille ; Quand la nuit vient, sur les genoux, Rampent des blessés à l'œil glauque, Les bras tendus, et la voix rauque, Leur criant : « Amis, sauvez-nous ! » . . . . . . . . . . . . Voilà pourquoi le sacristain, Qui, dans le clocher du village, Le soir, à midi, le matin, Va tinter les trois coups d'usage, S'égare en, profanes accords ; Comment, aux jours de grande fête, Il porte fièrement la tête, Comment il pleure sur les morts.

Notes

Recueil: Glanes poétiques. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5431958d/f175.item

← Précédent Un patriote Suivant → Le sauveteur

Autres poèmes de Ernest Ameline

A la mairie 1878 A mon amie 1871 Adieux 1871 Ah! si les chiens pouvaient parler 1890 Au Saint Bernard 1878 Autres adieux 1871 Aveuglement 1878 Boutade d'enfant 1890 Brave cœur ! 1878 Cadeau divin 1890 Comment je me suis marié 1878 Coup de foudre! 1890 Cœur brisé! 1878 Dans la montagne 1873 De ciel en terre 1878 Délire 1873 Délivrance! 1873 Envoi à mes amis 1871 Gavroche 1890 Homicide par imprudence 1874 L'amour aux champs 1873 L'ancien forçat 1890 L'anniversaire 1874 L'appétit vient en mangeant 1874 L'offrande 1890 L'option 1875 La becquée 1890 La confession 1875 La logette 1877 La morsure 1873 La mort d'André Chénier 1875 La plus belle harmonie 1890 La salle des pas-perdus 1890 La vipère 1890 La vraie charité 1874 Le bain 1890 Le bon docteur 1874 Le guide 1878 Le nouveau drapeau 1875 Le nœud gordien 1874 Le père Rataplan 1875 Le sauveteur 1890 Les anges de la France 1878 Les balayeuses 1890 Les chaumes 1878 Les cloches 1875 Les dernières cartouches 1875 Les deux armées 1878 Légende du Mont Saint-Michel 1890 L’enfant aux deux mères 1878 Mes voisins 1871 Mon vis-à-vis 1878 Morte au monde 1878 On ne passe pas !... Déjà passé ! 1878 Pour le bon Dieu! 1876 Prends garde aux loups 1878 Promenade 1871 Sainte méprise 1890 Sans enfants 1878 Un cœur d’artiste 1874 Un gendre au fleuret 1878 Un livre 1878 Un miracle! 1890 Un patriote 1890 Un trait d'union 1878 Une conquête 1878 Une conquête (Etude parisienne) 1878 Une croisade 1890 Une envie 1878 Une messe sur la mer 1890 Utile dulci 1878