«
Connaissez-vous le sacristain,
Qui, dans le clocher du village,
Sonne l’Angelus, le matin,
Puis à midi, quand, à l'herbage,
Rumine ou dort le grand bœuf roux ;
Enfin le soir, quand la vallée,
D'ombre et de mystère voilée,
Cache de tendres rendez-vous ?
Que sa démarche est noble et fière
Malgré ses quatre-vingt-dix ans !
Mais, quand il porte la bannière
Dont les plis claquent à tous vents,
Pourquoi de Dunois, de Xaintrailles,
Semble-t-il un bouillant soldat
Courant au milieu du combat
Planter l'oriflamme aux murailles ?
Il fait du joyeux carillon
Retentir la note savante ;
Mais, pourquoi son talent brouillon
Mêle-t-il, sur l'airain qui chante,
Frappé par ses calleuses mains,
Dans une étrange mosaïque,
Un hymne, quelque saint cantique
Et de vieux airs républicains ?
Et quand il creuse au cimetière,
Sous l'ombrage du grand noyer,
Un trou pour l'humble prolétaire,
Trop pauvre, hélas ! pour le payer ;
Pourquoi ses regards sont-ils sombres
Il vit seul depuis bien longtemps
Et n'a pas d'épouse, d'enfants
Partis pour le séjour des ombres !
. . . . . . . . . . . .
C'est qu'à vingt-ans, porte-drapeau,
Sous les yeux du grand capitaine,
Dans les plaines de Marengo,
Voyant la déroute certaine,
Il se rue au flanc du vainqueur,
Entraîne l'armée en délire...
Mais, hélas ! il ne sait pas lire...
On lui donne... un sabre d'honneur.
C'est qu'il était de cette armée
Qui, de Madrid jusqu'au Kremlin,
Poussait du pied, comme un pygmée,
Des peuples chaque souverain ;
C'est que, dans les jours de victoire,
Au bivac, soldat triomphant,
Il dansait comme un grand enfant,
Ou chantait des refrains de gloire.
Quinze ans, il suivit le canon
Qui mit les trônes en jachère,
Et confondit dans ton seul nom,
France, tout le vieil hémisphère.
Puis d'Austerlitz, d'Iéna, d'Eylau,
La nuit éteint les brillants phares,
Un cri domine les fanfares :
Dix-huit cent quinze !... Waterloo !
Quand l'heure du désastre sonne,
Couvert de sang, défiguré,
Il est là, tout près de Cambronne,
Au centre du dernier carré.
Il voit sa rage, sa démence,
Quand, montrant le poing aux Anglais,
Il vomit sur leurs rangs épais
Un mot superbe d'insolence.
Tous deux ils tombent écrasés
Par la foudroyante mitraille,
Au milieu des morts entassés
Sur l'horrible champ de bataille ;
Quand la nuit vient, sur les genoux,
Rampent des blessés à l'œil glauque,
Les bras tendus, et la voix rauque,
Leur criant : « Amis, sauvez-nous ! »
. . . . . . . . . . . .
Voilà pourquoi le sacristain,
Qui, dans le clocher du village,
Le soir, à midi, le matin,
Va tinter les trois coups d'usage,
S'égare en, profanes accords ;
Comment, aux jours de grande fête,
Il porte fièrement la tête,
Comment il pleure sur les morts.