«
Le jour où pénétra dans la vieille Armorique,
Voilà près de cent ans, le nom de République,
Les Bretons, stupéfaits, ouvrirent de grands yeux.
Ce mot, nouveau pour eux, devaient-ils le maudire ?
Devaient-ils l'accepter ? Et tous semblaient se dire :
« Nous ne l'avons jamais appris de nos aïeux. »
À travers les grands bois et la verte coulée
Où les jeunes promis, sous la voûte étoilée,
N'échangeaient, tous les soirs, que doux serments d'amour,
On vit bientôt passer d'étranges uniformes ;
Au lieu du gai concert des oiseaux dans les ormes,
On entendait, parfois, retentir le tambour.
— « Chassez tous vos pasteurs, ces preneurs de sottises,
Vint-on leur dire : allons ! abattez vos églises !
Plus de culte divin, de cantiques, d'autel ! »
— « C'est bien, dit le Breton, mais nous avons les astres ;
Ils seront, désormais, en de pareils désastres,
Le seul trait d'union entre nous et le ciel.
« Dieu, des plus sombres nuits dissipant tous les voiles,
Allumera pour nous, par milliers, ses étoiles :
On les voit de plus loin que le plus haut clocher !
Que leur font votre armée et vos plans de bataille,
Et vos canons chargés à boulet, à mitraille ?
Vous ne pourrez, du ciel, jamais les arracher. »
Les prêtres sont traqués ; sur eux on fait main basse ;
Pris, ils sont condamnés ; point de merci, de grâce !
Au bourg le plus voisin les attend l'échafaud.
Mais le rusé Breton les enlève, les cache,
Sous vingt déguisements les soustrait à la hache :
Les Bleus sont dépistés !... la meute est en défaut !
Qui les reconnaîtrait sous la sordide braie
De ce berger gardant, à l'abri d'une haie,
Son troupeau qui s'en va broutant par le chemin ?
Ou dans ce mendiant à la sale défroque,
Tournant et retournant un vieux feutre... une loque !
Et qui tend aux passants une tremblante main ?
C'est ainsi qu'on les voit, de village en village,
S'efforçant d'arracher à l'immense naufrage
Le respect envers Dieu, le dévouement au Roi.
Avant qu'à l'orient le jour vienne à paraître,
Le berger se transforme et devient un saint prêtre
Versant à ses brebis son amour et sa foi.
Sous le toit crevassé d'un chaume, d'une étable,
S'accomplit, en secret, le mystère ineffable
Qui ne fait qu'un de l'homme avec son Créateur :
Le Dieu du ciel descend, dans sa magnificence,
Près des obscurs témoins de son humble naissance,
Dont le front allongé dénote la stupeur.
Cruelle chasse à l'homme ! — En tout lieux on les cerne !
Pour temple ils n'ont bientôt qu'un bois, une caverne,
Et pour unique autel qu'un vieux dolmen gaulois ;
La pierre où le Druide égorgeait la victime,
Où chaque sacrifice était un nouveau crime,
Se teint d'un sang divin... du sang du Roi des Rois !!!
Minuit !!! Sombre est le ciel. — Des anses et des criques,
Surgissent, tout à coup, des ombres fantastiques :
Des canots suspendus à la crête des flots.
Où vont-ils ?... oh ! sans doute, à de terribles drames,
Car les marins, muets, sont courbés sur leurs rames :
Le moindre bruit pourrait éveiller les échos ?
Non. — Leur but ? C'est, au large, une tremblante étoile,
Un fanal dessinant le profil d'une voile
Et les flancs arrondis d'un gros bateau ponté.
Leur guide ? C'est le son d'une cloche qui tinte,
À coups lents, réguliers, et qui, tel qu'une plainte,
Par la brise des nuits vers eux est apporté.
Ainsi, quand autrefois, à la rive helvétique,
Guillaume Tell jeta son cri patriotique,
Vit-on les trois cantons : Schwytz, Unterwald, Uri,
Dépister leur tyran, et, pour cacher leur trace,
Se confier au lac, puis, s'élancer en masse,
Pour jurer le serment solennel, au Grutli !
Autour du grand bateau chaque barque s'amarre.
Oh ! le sublime instant ! Soudain, près de la barre,
Devant le simple autel dressé contre un des mâts,
Apparaît un vieillard. Sa tête est blanchissante,
Mais, dominant les flots, sa voix retentissante
Semble l'appel d'un chef animant ses soldats.
C'est une messe en mer !... la ressource suprême.
C'est une messe en mer !... le dernier stratagème
De l'opprimé luttant contre son assassin.
Quand, parfois, du fanal tombe un jet de lumière,
On voit, dans chaque barque, une famille entière :
Hommes, femmes, vieillards... et des enfants au sein.
Qui pourrait évoquer scène plus grandiose ?
Dans le lointain, la terre, où tout dort, tout repose ;
Ici, des fronts courbés, des chrétiens à genoux ;
Et tandis que les flots font gronder leurs tonnerres,
Ces mots tombant des cieux : « Espérance, mes frères,
« Que la paix du Très-Haut descende parmi nous ! »
. . . . . . . . . . . . .
Tout est dit ! Le fanal est éteint. — En silence,
Chaque barque regagne ou sa crique, ou son anse ;
Mais demain, sur un signe, un avertissement,
Ces défenseurs du Christ, on les verra, peut-être,
Bravant mille dangers, de nouveau reparaître
Et cingler, pleins d'ardeur, au lieu du ralliement.
Ah ! faut-il que toujours Judas livre son Maître ???
C'était par la nuit noire ; au moment où le prêtre
Levait la sainte hostie en implorant son Dieu ;
Soudain, d'une frégate on vit la silhouette
S'embosser au rivage et couper la retraite ;
Puis passa dans les airs ce commandement : Feu ! ! !
Ils tombèrent huit cents sous l'horrible mitraille.
On tira jusqu'au jour contre cette canaille ;
— Ainsi les-nommait-on ces valeureux enfants ! —
Quand la mer eut lavé la honteuse curée,
Dans un havre prochain la frégate est rentrée,
Au milieu de vivats et de cris triomphants.
- - -
Un soir, je parcourais les grèves de Bretagne ;
Tout à coup j'entendis passer sur la campagne
Un chant de mort suivi d'un long, gémissement.
D'où pouvait-il venir, ce râle d'agonie ?
Je regardai la mer !... Elle était calme, unie,
Sauf, à quelque distance, un léger renflement.
Abordant un vieux pâtre : — « Où suis-je, demandai-je,
Et quel est cet endroit ? »
— « Le lieu du sacrilège :
« Ils sont huit cents martyrs dans le sable entassés,
« Là-bas où vous voyez l'Océan qui moutonne.
« Que ces plaintes, ces chants n'aient rien qui vous étonne,
« Car cette anse a pour nom : l'Anse des Trépassés. »