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Gavroche

Ernest Ameline · 1890 · Post-romantisme · 19e siècle
«
Nez de fouine, œil de souris, Ballotté dans le grand Paris Tel que par la houle une épave, Déjeunant ?... on ne sait comment. Dînant ?... encor plus sobrement, Mais portant sa misère en brave ; L'été, s'endormant sous un pont, Avec une arche pour plafond, Bercé par le bruit des voitures ; Et l'hiver, au fond d'un bateau, Recouvert, comme d'un manteau, Par quelques lambeaux de voilures. Voilà Gavroche ! — Son métier ? Il n'en a point. Vivre en rentier, Vivre libre, c'est là son rêve ! Souverain maître du trottoir, Il y flâne matin et soir, Pareil à l'ouvrier en grève. Se trouve-t-il dans l'embarras ? Il a dans les mains vingt états : D'un fiacre il ouvre la portière, Porte billets de rendez-vous, Enfin, moyennant quelques sous, Lave les chiens à la rivière. Fidèle apôtre du lundi, D'un théâtre, l'après-midi, Il enfourche la balustrade. Le guichet s'ouvre... au paradis Le voilà juché, mais au prix De horions dans l'escalade. Qui n'a lu son fameux poulet A cette étoile de ballet Qu'il aimait à perdre la tête : « Ô vous ! reine du boulevard, « Sur moi jetez un seul regard « Qui mette ma pauvre âme en fête. « Vers le cintre levez le front ; « Vos beaux yeux m'y rencontreront ; « Et si votre amour ne les guide, « De les fixer j'ai le moyen : « C'est moi, rappelez-vous-le bien, « Dont les pieds pendront dans le vide. » Gavroche est l'ami du troupier, Il trotte auprès du cavalier Jusqu'aux portes de la caserne. Quand donc aura-t-il ses vingt ans ? Et sentira-t-il à ses flancs Sabre-baïonnette et giberne ? Ô jour fatal ! Le tambour bat ; Gavroche est devenu soldat, Hélas ! soldat des barricades ! Comment ce Gavroche, un gamin ! A-t-il pris si triste chemin ?... Il a suivi des camarades ; Qui veulent, de notre Paris, Ne faire qu'un vaste débris, Et, dans leur aveugle furie, Tirent, à l'abri des pavés De leurs propres mains soulevés, Sur les couleurs de la patrie. Agitant un rouge oripeau Décoré du nom de drapeau, Un vrai drapeau de mascarades ! Gavroche, aux trois sommations, Au feu roulant des légions, Répond par d'ignobles bravades. Il tombe, enfin!... Il est blessé ! Contre un grand mur on l'a poussé : « Allons, faisons-lui son affaire ! » Mais moi : « Non, non, grâce pour lui ; « Dans son cœur nul rayon n'a lui... « A-t-il jamais connu sa mère ? »

Notes

Recueil: Glanes poétiques. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5431958d/f211.item

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