«
Dans leur lune de miel, ils ont vu la montagne,
Chamonix, l'Oberland, traversé le Simplon.
Et le jeune mari, sa charmante compagne,
Voguent sur un beau lac... dont vous saurez le nom.
Les yeux perdus au ciel, ils suivent un nuage ;
L'un sur l'autre appuyés, ils se serrent la main,
D'un amour dans sa fleur, adorable langage,
D'un amour qui toujours promet un lendemain.
Mais, contraste bizarre, à la scène idéale !
Non loin d'eux, tout au pied du grand mât vient s'asseoir
Un mousse qu'ils ont vu sortir de fond de cale,
Tenant entre ses doigts un grossier radis noir.
De sel il le saupoudre, en quartiers le partage,
Et donne à son travail un soin minutieux :
Oh ! c'est un vrai gourmet, il en offre l'image,
Car avant d'y goûter il le couve des yeux.
C'est que, sur ma parole, il a fort bonne mine,
Ce fameux radis noir ! et loin de faire horreur,
Arrangé de la sorte, il pourrait, j'imagine,
Aiguiser l'appétit d'un roi... d'un empereur.
Aussi la belle enfant, d'un œil de convoitise,
Du frugal déjeuner suit les constants progrès ;
Puis, oubliant le lac, le nuage, la brise :
« Que j'en voudrais ! dit-elle, ô Dieu, que j'en voudrais ! »
Son époux stupéfait, à ces mots, la regarde ;
Que lit-il dans ses yeux ?... je ne le dirai pas.
« De vous contrarier, ma chère, Dieu me garde !
Diable ! soyons prudent, » achève-t-il tous bas.
« Eh ! eh ! l'ami, veux-tu, pour cette pièce blanche,
Me céder ton repas ? » a-t-il dit au marin.
Marché conclu, radis, argent, changent de main :
Il était temps ! à peine il en reste une tranche.
Une tranche où, joyeuse, elle enfonce la dent !
Puis, d'un commun accord on regagne la France...
Six mois après, naissait une superbe enfant
Que, du nom du beau lac, on appelait Constance !