«
Ah ! tu la crois à toi, notre Alsace meurtrie ?
Ouvre-lui donc le cœur... Le nom de sa patrie
À tes yeux jaillira, vil contempteur du droit.
En vain, comme à l'oiseau, tu veux dorer sa cage,
La femme, à ton aspect détourne le visage,
Et comme un inconnu l'enfant te montre au doigt.
N'entends-tu pas, au loin, le bruit d'une dispute ?
Des injures ? des coups ? les efforts d'une lutte ?
Enfin un cri suprême ?... Approche, écoute bien...
Un homme est là, couché, râlant, à bout d'injure ;
Pourtant il se soulève et crache à la figure
De son vainqueur un mot... et quel mot ?... Prussien !!
« De par la volonté de l'empereur Guillaume
» L'Alsace, désormais, n'aura qu'un idiome. »
Cela s'affiche : mais, la langue des aïeux,
Qui l’oubliera ? — Voici l'heure de la prière ;
Sur son fils, jeune encor, s'est penchée une mère
Qui dit : « Prie en français, Dieu te comprendra mieux. »
Aussi, voit-on souvent quelque rousse moustache
Sur des femmes brandir le fouet ou la cravache :
Venez nous l'attester, ô vous qui, fièrement,
Arborant sur vos fronts le ruban tricolore,
Némésis annonçant une prochaine aurore,
Passiez et repassiez devant leur campement !
Venez nous l'attester, ô trio d'héroïnes 1
Vous qui portiez croisés sur vos chastes poitrines
Ces fichus disposés, eût-on dit, au hasard :
L'un bleu, l'autre tout blanc, rouge enfin le troisième,
Mais qui pour nous étaient un consolant emblème,
Car, ils formaient, unis, notre saint étendard.
« Eh quoi ? pécherions-nous par trop de hardiesse ?
» Se sont dit les vaincus : que n'usons-nous d'adresse ?
» Pour prononcer ton nom qui fait battre nos cœurs,
» Ô France ! qu'il devienne un nom de jeunes filles ;
» Désormais répété dans toutes les familles,
» Qu'il retourne le fer dans le sein du vainqueur. »
Et jusqu'au paysan qui proteste lui-même,
Contre le rapt impie ! — Avec malice il sème,
Pour séparer son champ des champs de ses voisins,
En triple rang, bluet, coquelicot, pervenche,
Couleurs de son pays, drapeau de la revanche,
Et que Dieu fait pousser.... car il a ses desseins !
Au vent qui passe il dit : « Emportez-en la graine ;
» Allez la déposer aux champs de la Lorraine. »
Aussi, dans les grands prés, au revers du chemin,
L'étendard tricolore, en avril, se déploie ;
Il semble, en s'allongeant, ressaisir une proie
Et dire aux fiers vainqueurs :
« Vous partirez demain ! »