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A la mairie

Ernest Ameline · 1878 · Parnasse · 19e siècle
«
Que vous a-t-il donc fait pour en dire du mal, Ce joyeux Figaro ? C'est un charmant journal ; Chacun, avec bonheur, en fait sauter la bande, Car souvent il annonce un joli dividende, Une prime qui n'est pas certe à dédaigner ; De plus, pour vous séduire et pour vous empoigner Il vous a de ces traits sans couleur politique, Où sous chaque mot perce un rire sardonique. Fait-il à votre bourse un généreux appel Dans un malheur public ? sa parole est de miel ; Il répand devant vous tout son cœur dans sa verve, Et vous sert tout l'esprit qu'il a mis en réserve. Détracteur du prochain ! dit-on: plaisir permis ! Ce péché si mignon, qui ne l'a pas commis ? Moi-même, trop souvent, je lui tiens lieu de cible ! Mais je hausse l'épaule et dis : Enfant terrible ! Puis je tourne la page, et sur un mot, un rien, Qui me vont droit à l'âme (il raconte si bien !), Je l'absous de grand cœur au lieu de le maudire. Quand je l'ai terminé, bien souvent je soupire ; Ma voix tremble et s'altère au moment de parler, Et je sens à mes cils une larme perler, Car ce vrai sacripant, ce prôneur de scandale, Comme vous le nommez, prêche aussi la morale. La preuve ? écoutez-moi : parmi ses faits divers Il suffira d'un trait. En passant par mes vers Il perdra de son sel, mais, après tout, qu'importe ! Le bien, le beau, pour vous, ne sont pas lettre morte. A la mairie Un couple s'en allait gaîment, Au douzième arrondissement, S'unir devant monsieur le maire. Quel jour?... il ne m'en souvient guère. Le futur, pauvre comme un rat, Avait tout donné, sans contrat, À sa promise, en abondance : Santé, travail... et l'espérance ! La future, de son côté, Apportait sagesse et beauté. Point de dot et point de douaire, Par conséquent point de notaire ! Déjà, tels que de vieux époux, Tous deux, bras dessus, bras dessous, Marchent fiers, et des camarades Les compliments, les accolades Et de grands serrements de main S'échelonnent sur le chemin. L'époux a pour un beau costume Quitté le tablier d'enclume, Sur ses larges pieds bien planté, Et le chapeau sur le côté, Il vous roule un regard de flammes Qui déjà perdit bien des femmes. Oh ! c'est un superbe gaillard, Digne rival de Léotard ! Auprès de ce superbe athlète, Gracieuse, vive, coquette, Sautille une femme... une enfant ! À l'œil joyeux et triomphant. D'elle on dirait un petit ange ; La fleur d'oranger se mélange Au muguet dans ses blonds cheveux. Quel couple plus beau sous les cieux ? . . . . . . . . . . . La noce arrive. Dans la salle Chacun s'assied, chacun s'installe : Futurs époux et grands-parents, Bien en regard, aux premiers rangs. Ceint de l'écharpe solennelle, Paraît le maire. Il interpelle Les fiancés, puis les unit Par ces mots : « N'ayez qu'un seul nid. » Mais quel est donc ce gros registre Aux lourds fermoirs, à l'air sinistre, Que présente un grand monsieur sec ? Pour les deux conjoints c'est du grec, Du chinois, que ces écritures, Ces parafes, ces signatures. N'importe! il faut signer son nom, Et voilà l'embarras ! — Non, non, Lui, ne saura jamais. La plume Est peu compagne de l'enclume : Et, l'œil hagard et tout tremblant, De rouge il est devenu blanc ; La sueur perle à son visage, Il s'approche enfin... sur la page Fait une croix... et, tout honteux, Se détourne en baissant, les yeux. Amour ! oh ! que d'élans sublimes Dans les classes les plus infimes Tu peux réveiller... quelquefois ! En voyant l'homme de son choix Plier sous cette rude épreuve : « Qu'il ait, dit l'épouse, une preuve De ma tendresse ! » Et hardiment, Sa main trace rapidement Une croix tout près de la sienne, « Quoi ! petite comédienne, Dit la mère en apostrophant Tout bas sa trop vaillante enfant, Quoi ! vous ne savez plus écrire? » Mais elle, avec un bon sourire : « Vouliez-vous donc que mon époux Eût à rougir là, devant tous ? S'il ne sait rien, est-ce sa faute ? Quant à moi, j'ai l'âme trop haute Pour paraître, dès aujourd'hui Et jamais, au-dessus de lui. Aussi j'ai caché ma science Et j'ai su feindre l'ignorance. Mais, voyez-vous, ce mari-là... Avant trois mois... il écrira! »

Notes

Recueil: Fleurs aimées, poésies. Dédicace: A Monsieur de Villemessant. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k56121243/f59.item

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