«
Quand l'été mûrit les moissons,
Dès l'aube, filles et garçons,
Les bras armés de la faucille,
Avec des rires et des chants
Partent ensemble pour les champs,
Ainsi qu'une grande famille.
Fermant la marche derrière eux,
Voici, courbé, silencieux,
Un grand gars au triste sourire,
Qui rend des points pour le labour
Aux plus fins matois d'alentour,
Un grand gars qui ne sait pas lire ;
Mais pour manier une faux
Il est sans égal. Des chevaux
Il dompte les vives allures,
Soumet au joug les fiers taureaux
Et conduit les pesants chariots
Qui craquent sous les gerbes mûres.
Et quand, dans, les seigles, les blés,
Ses compagnons éparpillés
Ne font que légères entailles,
Sous sa grande faux, par milliers,
Les épis tombent à ses pieds
Tels que soldats dans les batailles.
Midi sonne ! Pour le repos
On abandonne les travaux ;
C'est l'heure de reprendre haleine ;
Sous la haute meule entassés,
Voyez les moissonneurs lassés,
Qui, tous, font leur méridienne.
Mais Lui ne dort pas, et ses yeux
Se levant d'abord vers les deux
Retombent sur un doux visage ;
Et de la cuisante douleur
Qui consume son pauvre cœur,
Il sent redoubler le ravage.
Que ne sont-ils unis tous deux !
C'est Elle qui sarcle le mieux,
Qui le mieux tourne les javelles ;
Il faut la voir, à tour de bras
Lancer, sans le moindre embarras,
Le foin par-dessus les ridelles !
La jupe retroussée aux reins,
Piler le cidre, et, de ses mains,
Traire les vaches à l'étable !...
Mais Lui n'ose encor lui parler ;
Hélas ! va-t-il voir s'envoler
Ce rêve à jamais regrettable ?
Non, car voici la Chandeleur !
Dans les guérets pas une fleur,
Pas une, hormis le perce-neige.
Tout chôme au logis du fermier,
Tout ! sauf, le soir, près du foyer,
L'Amour qui veille et tend son piège.
Partout c'est fête, ce jour-là !
Filles, garçons, chacun s'en va
Dans les grands bois, dans les herbages,
Quand vient la nuit, danser en rond...
C'est de la sorte que se font,
Que se font bien des mariages.
Quand un tablier, sans façon,
Sous la main d'un jeune garçon
Tombe... c'est un aveu tacite,
Et la vierge aux regards troublés,
Ne voyant que cieux étoilés,
S'enfuit de la danse au plus vite.
Du beau faucheur ce fut le cas ;
Mais il pressa si bien le pas
Qu'il la rejoignit sous l'ombrage,
Et lui conta tout son amour,
Heure par heure et jour par jour...
Peut-être osa-t-il davantage.
De là ce dicton familier :
« Faire tomber un tablier, »
Pour exprimer — miséricorde !
En français correct, épuré,
Un homme qui, de son plein gré,
Au cou va se mettre la corde.