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Mes voisins

Ernest Ameline · 1871 · Post-romantisme · 19e siècle
«
Qu’avons-nous fait, Seigneur ? Sous votre main terrible, Tremblants, nous nous courbons ; vous restes insensible À notre sombre angoisse, et sur l’aile des vents Nous arrive sans cesse un grand bruit de bataille, Et ce cri des mourants hachés par la mitraille : Pitié, mon Dieu ! pour vos enfants ! Pourquoi détournez-vous les yeux de nos misères ? À de larmes sans fin condamnez-vous les mères, Les épouses, les sœurs ? Martyres de douleur, Boiront-elles longtemps la coupe de souffrance, Sans qu’un rayon divin, sans qu’un mot d’espérance Descende des cieux en leur cœur ? Hélas ! n’attendons rien ! Quand l’aigle, de ses ailes, S’élève triomphant aux voûtes éternelles, Soudain la foudre éclate ! un lumineux sillon Le jette tout meurtri par-delà les espaces ; Pour la première fois il imprime les traces De sa serre sur le vallon ! Dans son œuvre de mort, le même coup qui tue Celui dont le regard ose percer la nue Frappe aussi sous le bois le tendre passereau : Il veut en vain sauver sa naissante famille, Le feu consume tout : moisson, forêt, charmille ! Son nid lui tient lieu de tombeau. Et nous, pauvres humains, inutile poussière, À la fureur des vents nous saurions nous soustraire, Échapper au Dieu juste et braver le Dieu fort ? Allez, allez, mes vers, la douleur vous réclame, De jours infortunés recomposez la trame ; Chantez l’amour, chantez la mort ! C’est un roman bien simple : — En ces temps de tourmente, Une mère, sa fille, avaient planté leur tente Non loin de mon chalet, au détour du chemin ; À toute heure arrivaient sur notre belle plage Les débris mutilés de la lutte sauvage Commencée aux rives du Rhin. Un soir, on fit appel aux âmes charitables. Le village était plein : maisons, hangars, étables, Regorgeaient de blessés : le flot montait toujours ! Sans cesse il nous jetait de sanglantes épaves, Par la fièvre minés, des bataillons de braves, Sans jamais arrêter son cours. Oh ! que pour l’un d’entre eux la tempête était forte ! À peine, en se traînant, eut-il franchi la porte Où deux anges du ciel l’attendaient souriants, Que son cœur déborda : la brillante Espérance Lui fit revoir sa sœur, sa mère, son enfance… Le soleil après les autans ! À la mère il disait : « Parlez, parlez sans cesse, Le son de votre voix me soulage et m’oppresse ; Je me sens à la fois et sourire et pleurer. » Puis à l’enfant : « Calmez ma souffrance cruelle, « Avec vos yeux si bons : que votre âme se mêle À mon âme avant d’expirer ! » Depuis, j’ai vu souvent une main vigilante Diriger avec soin sa marche chancelante, Un beau bras arrondi lui servir de soutien. Mais que de fois aussi la belle jeune fille Guidait ses pas tremblants sous l’épaisse charmille, Son regard perdu dans le sien ! Et quand venait la nuit, quand la voix maternelle Rappelait au foyer le couple un peu rebelle, Ils suspendaient tous deux le moment du retour. Elle arrêtait ses pas, et sa main enfantine, Jouant avec les croix qui couvraient sa poitrine, Les interrogeait tour à tour. Alors il redisait toujours la même histoire, Celle de ses combats : la dernière victoire Qui lui valait enfin l’étoile de l’honneur ! L’un près de l’autre assis, les mains entrelacées, Ils se sentaient ravis dans les mêmes pensées, Tels qu’à l’aurore du bonheur !… Mais un cri déchirant dans l’ombre et le silence A retenti soudain !… une femme s’élance, De sa fille suivie, au chevet du blessé. Le sang coule à longs flots sur sa blanche poitrine, Son souffle diminue et sa tête s’incline Sur son buste raide et glacé. La vierge a tout compris !… son amour se révèle ! L’œil hagard, presque nue, ô grand Dieu ! qu’elle est belle Quand, près du lit fatal se traînant à genoux, Elle saisit la main qui pend hors de la couche, Cherche à la réchauffer sur son cœur, sur sa bouche, En murmurant le nom d’époux ! Et puis elle a couru, bravant ronces et pierres, Sous des flocons de neige, à travers les bruyères, Criant à chaque porte : « Un prêtre ! un médecin ! » Son beau corps frissonnait sous sa légère mante, Ses dents claquaient,… sa voix était toute tremblante, La fièvre soulevait son sein ! D’un seul mot le docteur a calmé leurs alarmes ; Un rayon de bonheur s’est glissé sous leurs larmes ; Mais de la jeune fille il a palpé la main, Observé la pâleur sur son front répandue, Puis il a dit bien bas à la mère éperdue : « Veillez, je reviendrai demain. » Vains efforts ! il n’a pu contenir les ravages De l’horrible fléau qui décimait nos plages ; La Mort planait déjà sur la sublime enfant, Et, broyant sa beauté dans ses mains décharnées, De son souffle, brûlant ses trop courtes années, Elle en jetait la cendre au vent. Maintenant tout est dit ! Pour cette infortunée, La tombe a remplacé la couche d’hyménée ; La rose s’est flétrie au souffle âpre du nord. Sur son lit virginal, dans une sainte pose, Le Christ entre les doigts, elle est là qui repose, Pareille à l’enfant qui s’endort. La cloche des mourants lentement ébranlée, De son lugubre glas inondant la vallée, Annonce qu’un chrétien aux cieux est remonté ; Qu’une âme, dépouillant les misères humaines, Du terrestre esclavage enfin brisant les chaînes, Entre dans son éternité ! Mais celui qu’elle aima croit saisir dans la brise, Dans le chant de l’oiseau, dans le flot qui se brise, Comme un écho lointain de son suprême adieu, Quand, du geste, écartant la dernière agonie, Sa bouche murmurait : « Oh ! que c’est beau, la vie ! Pourquoi me la prendre, mon Dieu ! » On a placé sa tombe au fond du cimetière, Où souvent on la vit faire une humble prière Sans songer que bientôt elle allait y dormir. La Jeunesse, à vos yeux, Seigneur, est donc un crime, Que vous l’avez fait naître, innocente victime, Pour aimer un jour… et mourir ? Chacun a mis sa pierre au triste mausolée. Le marbre représente une femme voilée, Le front sur ses genoux, en longs habits de deuil. Debout à ses côtés, l’ange de l’Espérance, Le sein percé d’un glaive, emblème de la France, Jette des fleurs sur un cercueil. Ses yeux semblent au ciel lancer une menace, Mais son triste sourire implorer une grâce ; Sur un livre entr’ouvert son doigt s’est arrêté ; On y lit une date… un nom… ces mots sublimes Qui montent des vallons jusqu’aux plus hautes cimes : « Martyre de sa charité ! »

Notes

Recueil: Chants d'exil.

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