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Un trait d'union

Ernest Ameline · 1878 · Parnasse · 19e siècle
«
Deux époux, depuis hier, se regardent à peine. Demain, cette froideur va se changer en haine. Pour eux, plus de passé ! Sous un ciel assombri, Sous l'âpre vent du nord, leur amour s'est flétri. Un enfant, seul anneau de la fragile chaîne Qui les unit encor, triste, anxieux, se traîne De son père à sa mère, et, toujours rebuté, Dans ses fougueux élans d'un coup d'œil arrêté, S'éloigne en essuyant une larme furtive : Tout est fini !!! Tout va dès lors à la dérive ! Mais, grâce à Dieu, parfois un à-propos, un rien, De deux cœurs désunis resserre le lien. Pendant qu'autour de lui tout annonce l'orage, D'un beau livre l'enfant feuillette chaque page, Et ce sont des transports ! des exclamations ! Il veut, sur les dessins, des explications ! Et de son père alors pas à pas se rapproche, L'interroge... Mais lui s'est fait un cœur de roche, Et reste coi. L'enfant, de plus en plus surpris, Vers sa mère a tourné des regards attendris... Même froideur, hélas ! Quand, soudain, une image Réveille sa gaîté, son bruyant caquetage : C'est, dans des prés en fleurs, une troupe d'enfants, Les cheveux sur le dos, tout rouges, haletants, Par leur mère entraînés à cette ardente ronde Que tous nous connaissons, vieille comme le monde : Nous n'irons plus au bois, les lauriers sont coupés. Ses yeux, par ce tableau, restent longtemps frappés, Puis, tout à coup, voilà sa petite cervelle Qui travaille. Il se lève... à voix basse il appelle Sa mère : « Oh ! faites-moi comme eux rire et danser ! » Dit-il. À ce bambin que peut-on refuser? Elle obéit. Bientôt c'est un nouveau caprice : « Il faut, reprend l'enfant, que le rond s'élargisse. » Il quitte alors la danse, et vers son père accourt, Le tire par l'habit... En vain fait-il le sourd, Son fils, pour imposer sa douce tyrannie, Vide tout le carquois de son malin génie. Le père cède enfin !!! Ciel ! ils ne sont que trois ! Que faire ?... Des époux il faudra que les doigts S'enlacent comme aux jours qu'ils se disaient : « Je t'aime ! » Quel moyen de résoudre autrement le problème ? Et c'est d'un fils que part ce trait envenimé Qui trouvera leur cœur impuissant, désarmé. Hésitants, tout confus, ils s'approchent... rougissent... Regardent leur enfant... et puis... leurs mains s'unissent. Ne vous l'ai-je pas dit ? un à-propos, un rien, De deux cœurs désunis resserre le lien.

Notes

Recueil: Fleurs aimées, poésies. Dédicace: A Monsieur Alphonse Sage. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k56121243/f103.item

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