← Retour aux poèmes

La mort d'André Chénier

Ernest Ameline · 1875 · Parnasse · 19e siècle
«
7 Thermidor an II. 25 Juillet 1794. La grille s'est ouverte !... et la voix avinée Du messager de mort a, dans le grand charnier D'où sort à chaque instant une horrible fournée, Jeté le nom d'ANDRÉ CHÉNIER ! Le poète aussitôt a relevé la tête ; Dans sa main le crayon s'arrête ; Il s'avance et dit : « Me voilà ! » Puis, soudain, un nuage obscurcit sa figure ; Il se frappe le front... on l'entend qui murmure : Pourtant, j’ai quelque chose là ! Oh ! ce qu'il avait là, c'était le long cortège Des nymphes, des bergers, des déesses, des dieux, De tout ce qu'il chantait, contre un tel sacrilège Protestant par leurs cris nombreux. C'étaient Myrto, Mnasyle et la blonde Néère, L'ombre même du vieil Homère, Qui tentaient un dernier effort, Et disaient à Chénier: « Que ne prends-tu ta lyre ? Peut-être verrais-tu tout ce peuple en délire Brûler son instrument de mort. » Mais sa lyre est brisée!... — Au fond de la charrette S'entassent aussitôt vingt martyrs comme lui ; De l'œil il en parcourt la quadruple banquette, Sans rencontrer un œil ami. Ah ! faut-il qu'au milieu de la noble hécatombe, Seul, il s'avance vers la tombe ! Faut-il que, durant le chemin, Il ne puisse échanger un mot... une pensée... Et que sa main qui va bientôt être glacée Ne serre pas une autre main !!! Le signal est donné !... Le char funèbre roule... O ciel ! un cachot s'ouvre !... Étroitement lié, Pareil au frêle esquif ballotté par la houle, Quel est ce martyr oublié ? C'est le chantre des Mois! c'est ROUCHER ! presque un frère ! Pour eux, désormais, tout s'éclaire, La mort a presque des attraits ; Debout au premier rang, appuyés l'un sur l'autre, Dans leurs yeux, sur leur front, comme au front d'un apôtre, Passent de célestes reflets. Et les voilà tous deux, parlant de poésie, De Racine échangeant les vers harmonieux. Or savez-vous la scène, entre toutes choisie, Qui sert de baume à leurs adieux ? C'est celle où l'amitié de Pylade et d'Oreste En élans chaleureux s'atteste... Mais la foule ne comprend pas Et redouble ses cris, redouble son attaque, Tandis qu'eux, répétant les beaux vers d'Andromaque, Calmes, fiers, marchent au trépas. Ô peuple ! bats des mains ! Ce que ta haine immole En ce jour, ce n'est plus la grâce, la beauté, Ni tous les détracteurs de la fragile idole Que tu nommes la Liberté!... Non, ce n'est pas assez, pour assouvir ta rage, Que la noblesse et le courage ; Ô peuple ! il te faut plus encor !... Cours!... tu verras comment, égaré sur la terre, L'aigle qui s'est souillé dans son vol éphémère Vers les cieux reprend son essor !!! . . . . . . . . . . . . Le crime est consommé !!! — Des vallons de la Grèce S'élève, à pareil jour, un long cri déchirant ; On dit même qu'un cygne, aux rives du Permesse, Fait entendre son dernier chant : C'est le suprême adieu du Poème rustique, L'adieu de l'Idylle érotique ! Et de la belle Antiquité ! Ô Chénier ! qui l'eût dit, qu'entre une double escorte De muses, de bourreaux, tu franchirais la porte Du temple d'Immortalité !

Notes

Recueil: Fleurs aimées, poésies (1878). Dédicace: A Monsieur Jules David, secrétaire perpétuel de la Société philotechnique. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k56121243/f65.item

← Précédent A la mairie Suivant → On ne passe pas !... Déjà passé !

Autres poèmes de Ernest Ameline

A la mairie 1878 A mon amie 1871 Adieux 1871 Ah! si les chiens pouvaient parler 1890 Au Saint Bernard 1878 Autres adieux 1871 Aveuglement 1878 Boutade d'enfant 1890 Brave cœur ! 1878 Cadeau divin 1890 Comment je me suis marié 1878 Coup de foudre! 1890 Cœur brisé! 1878 Dans la montagne 1873 De ciel en terre 1878 Délire 1873 Délivrance! 1873 Envoi à mes amis 1871 Gavroche 1890 Homicide par imprudence 1874 L'amour aux champs 1873 L'ancien forçat 1890 L'anniversaire 1874 L'appétit vient en mangeant 1874 L'offrande 1890 L'option 1875 La becquée 1890 La confession 1875 La logette 1877 La morsure 1873 La plus belle harmonie 1890 La salle des pas-perdus 1890 La vipère 1890 La vraie charité 1874 Le bain 1890 Le bon docteur 1874 Le guide 1878 Le nouveau drapeau 1875 Le nœud gordien 1874 Le père Rataplan 1875 Le sacristain 1890 Le sauveteur 1890 Les anges de la France 1878 Les balayeuses 1890 Les chaumes 1878 Les cloches 1875 Les dernières cartouches 1875 Les deux armées 1878 Légende du Mont Saint-Michel 1890 L’enfant aux deux mères 1878 Mes voisins 1871 Mon vis-à-vis 1878 Morte au monde 1878 On ne passe pas !... Déjà passé ! 1878 Pour le bon Dieu! 1876 Prends garde aux loups 1878 Promenade 1871 Sainte méprise 1890 Sans enfants 1878 Un cœur d’artiste 1874 Un gendre au fleuret 1878 Un livre 1878 Un miracle! 1890 Un patriote 1890 Un trait d'union 1878 Une conquête 1878 Une conquête (Etude parisienne) 1878 Une croisade 1890 Une envie 1878 Une messe sur la mer 1890 Utile dulci 1878