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Une conquête (Etude parisienne)

Ernest Ameline · 1878 · Parnasse · 19e siècle
«
Demain soir, sous l'horloge, au bal de l'Opéra, J'y serai vers une heure. A vous de cœur, « Cora. » Tel est le billet doux qu'une rigide épouse, De l'honneur du foyer trop justement jalouse, Sur un meuble oublié, surprend un beau matin. « Oh ! c'est trop fort, dit-elle, un amour clandestin Qui vient là s'implanter à côté du ménage ? Ces maris ! on devrait tous les tenir en cage, Une fois quarante ans ; ou, ce qui vaudrait mieux, Comme à certains oiseaux, leur crever les deux yeux. Cora?... j'y réfléchis... Cora ?... Mais qui donc est-ce ? Eh ! j'y suis, par ma foi !... C'est l'affreuse drôlesse Qui du riche étranger de passage à Paris Ne fait qu'une bouchée, et puis... sur nos maris... Eh bien, luttons avec une femme pareille ! Je puis encor charmer, je ne suis pas si vieille ! » C'est l'heure du dîner. — D'un masque de sang-froid Le mari s'est couvert : oh ! c'est un homme adroit ! Arrive le dessert... son œil suit la pendule ! Le café ? D'un ton sec, il parle, il gesticule ; À ce maudit repas finit par s'arracher, Et s'enferme aussitôt dans sa chambre à coucher. Minuit sonne… il descend. Le voilà dans la rue Et sur les boulevards. Souvent on le salue (C'est un compositeur, je ne vous l'ai point dit). Sa lèvre mince, alors, se crispe de dépit. Que le ciel est brillant et que la nuit est belle ! Il s'en va fredonnant sa ballade nouvelle, Et gravit en deux bonds le superbe escalier Qui conduit aux couloirs, aux loges, au foyer. Ira-t-il se poster au-dessous de l'horloge ? Non, car maint soupirant du regard l'interroge. Il s'assied à l'écart. Une heure sonne enfin ! Tout à coup, vers la sienne, une petite main S'est tendue, adorable et finement gantée ; Sous un domino rose une taille abritée Se penche : « Ah ! c'est heureux ! vous voilà seul au bal ! Vous avez esquivé le grappin conjugal ! C'est qu'on la dit jalouse à mourir, votre femme ! — Oui, mais il faudra bien qu'elle change de gamme, Je suis las de toujours chanter à l'unisson Et d'ânonner ensemble une même chanson. Pour jeter du piquant dans une symphonie, Il faut, de temps en temps, en brusquer l'harmonie. — Ah ! » fait le domino, battant fiévreusement Sur l'habit du monsieur un brillant roulement. « Ce n'est point, croyez bien, que ma chaîne soit lourde ! À mes moindres désirs ma femme n'est point sourde ; Mais... — Oh ! je vous comprends ! toujours le pot-au-feu. Pour un cerveau bouillant, avouez, c'est trop peu. Coûte que coûte, il faut sortir du terre à terre, De l'idéal enfin reconquérir la sphère. Qu'eût été Raphaël sans la Fornarina ? Vous, mon cher maestro, dans les yeux de Cora Puisez un feu nouveau, retrouvez-y la verve Qui depuis trop longtemps, ainsi qu'une conserve Tristement reléguée au fin fond d'un bocal, Semble craindre le jour. Du grand art musical Je me proclame ici, tout d'abord, la prêtresse ; Grâce à moi, vous aurez des regains de jeunesse, Et votre concerto, votre grand opéra, Je le veux, dans six mois au plus, on les jouera. » Chuchotant de la sorte, ils fendent la cohue. Un domino les suit, sans les perdre de vue, Sonde un peu le terrain, puis, en prudent soldat, Tourne sur les talons sans risquer le combat. Les voyez-vous blottis dans le fond d'une loge, Mollement enlacés ? Tout bas on s'interroge. Lui s'épanche, et pour elle il n'a plus de secrets : De son fils, de sa fille, il lui fait les portraits. Mais elle, à certains mots, avec des airs de reine : « Prenez garde ! l'amour un peu loin vous entraîne. Que parlez-vous, pour moi, de quitter vos enfants ? Non, c'est une infamie, et je vous le défends. Qu'un jour on puisse au moins graver sur votre pierre : « S'il ne fut bon époux, il fut excellent père. » — Par ma foi! vous prêchez mieux qu'un prédicateur. Allons ! faisons la paix, mon charmant orateur ; On vous obéira... même on sera bien sage ; Le soir, on reprendra le chemin du ménage, Puisque le temps n'est plus de nous émanciper, Dites-vous. Maintenant, si nous allions souper ? — Volontiers. Vous savez ? c'est moi qui vous enlève. —Vous m'enlevez ? — Oui-da. Ce fut toujours mon rêve ; Et nous soupons... chez moi. Nous sommes... tous les deux ; Nous pourrons à loisir nous faire les gros yeux. Entre les restaurants et moi, complet divorce ; Ce sont des fruits gâtés sous leur brillante écorce. Combien je leur préfère un faisan, des perdreaux Arrosés de Champagne ou de château-margaux, Mon potage à la bisque et mes huîtres d'Ostende, Dont, je le dis tout bas, je suis plus que friande ! Eh bien ! je vous attends. Offrez-moi donc le bras ; Depuis une heure, au moins, mon cocher gèle en bas. » Serrés l'un contre l'autre au fond de la voiture, Ils roulent... Mais brusquons la fin de l'aventure, Sans détourner les yeux des stores abaissés, D'où sortent longs soupirs et mots embarrassés, Une ardente prière, un semblant de défense, Ces riens qui d'amoureux trahissent la présence. On arrive... on descend : « Juste Ciel ! ma maison ? — Mon cher, que cette nuit vous serve de leçon. Pourquoi dans d'autres yeux aller puiser la flamme ? Vous voyez bien qu'on peut encore aimer sa femme. »

Notes

Recueil: Fleurs aimées, poésies. Note: Ce poème, sous-titré "Etude parisienne", est le développement du sonnet du même nom. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k56121243/f77.item

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