← Retour aux poèmes

Un livre

Ernest Ameline · 1878 · Parnasse · 19e siècle
«
Dans ma bibliothèque il est un petit livre Dont la tranche dorée et le fermoir de cuivre Sont ternis par le temps bien plus que par la main ; Laissant au second plan Virgile, Homère, Horace, Il montre au premier rang, à la première place, Ses feuillets tout jaunis comme un vieux parchemin. Ce livre, oh ! qu'il m'est cher ! — Contre sa couverture Aux coins tout écornés, disjointe par l'usure, Si je l'ouvre, je vois, soigneusement collé, Le beau Souvenez-vous : — éloquente prière Qu'on adresse à la Vierge aux heures de misère, — Que trop souvent, hélas ! je me suis rappelé. Je me souviens, alors ! — L'écriture hardie, Régulière, sans tache, emblème de sa vie, C'est celle de ma mère. — Au seuil de la maison, Un jour, elle glissa dans mon humble bagage, Comme un palladium durant mon long voyage, Chaude de ses baisers, la divine oraison. Oh ! oui, je me souviens !!! . Son ombre se dégage De chaque caractère, et monte de la page Jusqu'à mes yeux en pleurs, et je l'entends encor Redire, en s'inspirant d'une forte Romaine, Quand à son cou mes bras lui faisaient une chaîne : « Voilà mes seuls bijoux et voilà tout mon or. » Oh ! oui, je me souviens !!! À l'heure où tout repose, Elle est là... près de moi... dans l'alcôve mi-close, Interrogeant mon pouls, interrogeant mon cœur ; Puis, plus tard, de mon âme elle entreprend la cure : J'arrive dépouillé de la moindre souillure Au grand jour où l'enfant s'unit au Créateur. Oh ! oui, je me souviens !I! Que de fois, ô ma mère! Je te quittai pour suivre un bonheur éphémère ! Et que de fois, saignant aux ronces du chemin, Un moment dégrisé d'une trompeuse ivresse, Tu m'as vu revenir à ta pure tendresse Et cacher, tout honteux, ma tête dans ton sein ! Oh ! oui, je me souviens !!! Au jour de l'agonie, Comme un avant-coureur de la gloire infinie, Une lueur passa sur ton front décharné, Ma main dans tes deux mains fut longuement pressée, Et puis... tu murmuras d'une voix oppressée : « Mon Dieu ! gardez le fils que vous m'avez donné ! » - - - - - - Voilà ce que contient cet affreux petit livre Dont la tranche dorée et le fermoir de cuivre Sont ternis par le temps bien plus que par la main : Voilà pourquoi, laissant Virgile, Homère, Horace, Au second rang il montre, à la première place, Ses feuillets tout jaunis comme un vieux parchemin.

Notes

Recueil: Fleurs aimées, poésies. Dédicace: A la mémoire de ma mère. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k56121243/f17.item

← Précédent De ciel en terre Suivant → Sans enfants

Autres poèmes de Ernest Ameline

A la mairie 1878 A mon amie 1871 Adieux 1871 Ah! si les chiens pouvaient parler 1890 Au Saint Bernard 1878 Autres adieux 1871 Aveuglement 1878 Boutade d'enfant 1890 Brave cœur ! 1878 Cadeau divin 1890 Comment je me suis marié 1878 Coup de foudre! 1890 Cœur brisé! 1878 Dans la montagne 1873 De ciel en terre 1878 Délire 1873 Délivrance! 1873 Envoi à mes amis 1871 Gavroche 1890 Homicide par imprudence 1874 L'amour aux champs 1873 L'ancien forçat 1890 L'anniversaire 1874 L'appétit vient en mangeant 1874 L'offrande 1890 L'option 1875 La becquée 1890 La confession 1875 La logette 1877 La morsure 1873 La mort d'André Chénier 1875 La plus belle harmonie 1890 La salle des pas-perdus 1890 La vipère 1890 La vraie charité 1874 Le bain 1890 Le bon docteur 1874 Le guide 1878 Le nouveau drapeau 1875 Le nœud gordien 1874 Le père Rataplan 1875 Le sacristain 1890 Le sauveteur 1890 Les anges de la France 1878 Les balayeuses 1890 Les chaumes 1878 Les cloches 1875 Les dernières cartouches 1875 Les deux armées 1878 Légende du Mont Saint-Michel 1890 L’enfant aux deux mères 1878 Mes voisins 1871 Mon vis-à-vis 1878 Morte au monde 1878 On ne passe pas !... Déjà passé ! 1878 Pour le bon Dieu! 1876 Prends garde aux loups 1878 Promenade 1871 Sainte méprise 1890 Sans enfants 1878 Un cœur d’artiste 1874 Un gendre au fleuret 1878 Un miracle! 1890 Un patriote 1890 Un trait d'union 1878 Une conquête 1878 Une conquête (Etude parisienne) 1878 Une croisade 1890 Une envie 1878 Une messe sur la mer 1890 Utile dulci 1878