«
D'où lui venait ce nom : Le père Rataplan ?
De ce qu'il saluait, au premier Jour de l'An,
D'un formidable ban, chacun sous leur fenêtre,
Le Maire, les Adjoints... et le Garde-champêtre ;
Que c'était encor lui, dans l'ineffable jour
Où de beaux fiancés on consacre l'amour,
Qui conduisait la noce, en tête avec sa caisse,
Semant sur son parcours le bonheur, l'allégresse.
Quoique bien vieux, toujours jaloux de son talent,
(À l'armée il passait pour tambour excellent),
Après vêpres, le soir, presque tous les dimanches,
Il décrochait sa caisse, il retroussait ses manches,
Saisissait sa baguette entre ses doigts calleux...
Alors, tout le passé remontait à ses yeux.
D'abord, il s'exerçait calmement, en sourdine ;
Puis son œil tout à coup s'animait ; sa narine
Largement dilatée aspirait fièrement :
La séance s'ouvrait par un grand roulement,
Et les gars d'alentour, à ce brillant prélude,
D'accourir, car, chez eux, c'est presqu'une habitude
D'écouter les récits de cet ancien soldat,
Récits qu'il leur débite à mesure qu'il bat.
C'est bien, ou peu s'en faut, toujours la même chose,
Sa propre histoire à lui, mais en est-il la cause ?
Un cercle s'est formé ! Voilà le vrai moment !
À chaque marche, il fait un petit boniment,
Et c'est plaisir de voir la manière fringante
Dont il frise, en parlant, une moustache... absente :
Écoutez bien : c'est la diane !
Sortant d'un voile diaphane
Voyez monter le roi-soleil !!
À travers les tentes il passe ;
Soldat, ne fais pas la grimace ;
Debout, debout, c'est le réveil !
Le camp se change en fourmilière,
Mais pas un ne reste en arrière :
En avant, pas accéléré !
Le plus lourdaud marche à merveille,
Sac au dos, shako sur l'oreille,
Le jarret tendu, bien cambré.
. . . . . . . . . .
Enfants, cette autre batterie
C'est le salut à la patrie,
Les honneurs rendus au drapeau !
Quand on l'entend, l'œil s'illumine,
Un feu vous brûle la poitrine,
Le frisson vous court sous la peau.
. . . . . . . . . .
Attention pour la retraite ! Le tapin n'a que sa baguette,
Mais voyez le tambour-major...
Dans l'air il fait tourner sa canne,
Il se dandine, il se pavane
Sous son frac tout chamarré d'or.
Et quand il passe, la soubrette
Entr'ouvrant un rideau, le guette
Et sent battre son faible cœur.
Oh ! qu'il en coûte d'être sage
Sous cet œil noir qui vous ravage !
Pauvre soubrette ! heureux vainqueur !
. . . . . . . . . .
« À droite, à gauche, une décharge ?...
» Allons, tambours, battez la charge,
» C'est toujours bon contre la peur :
» Soldats, croisez la baïonnette,
» Ralliez-vous à mon aigrette,
» En avant ! vive l'Empereur !!!
Ces mots-là, mes amis, je les entends encore :
C'était un seize juin, au lever de l'aurore ;
Nous avions devant nous les Prussiens et Blucher,
Ligny... qu'il fallait prendre.
Un ouragan de fer
Sur nous passe en sifflant. Tous nous courbons la tête,
Mais notre colonel : « Bravo ! voici la fête ! »
On s'élance... bientôt on nage dans le sang ;
Le Prussien refoulé jusqu'au bord d'un étang
Qui, de ses eaux, défend le chemin du village,
Vaincu plus d'à moitié sent redoubler sa rage :
« Mille bombes ! je crois que nous rétrogradons ? »
Dit le tambour-major, et, soudain, en deux bonds,
Il se jette en avant : du gros bout de sa canne
Frappant à tour de bras, il fend, ici, le crâne
D'un officier, et là, d'un simple fantassin ;
Des combattants nombreux il disperse l'essaim :
« Suivez-moi, les enfants ! voyez comme on travaille;
» C'est en tapant ainsi qu'on gagne la bataille. »
Et nous tous de le suivre. — À pied sec nous passons
Dans l'étang : régiments, artilleurs et caissons ;
Car l'hécatombe humaine incessamment accrue
Le pave, en un instant, comme on pave une rue.
La victoire est à nous !
Dans ce massacre affreux
Je n'ai rien attrapé ; mais, hélas ! moins heureux,
Mon tambour en revint presque hors de service :
Voyez, ici, ce trou... là, cette cicatrice !
« Pauvre vieux, comme moi flambé plus qu'à demi,
« Ce Fut le dernier jour que tu vis l'ennemi. »
Un soir, il achevait ces paroles funèbres,
Quand scintillent, tout près, à travers les ténèbres,
Des armes... On entend le tambour, le clairon.
Le vieux soldat bondit, tel que sous l'éperon
Un cheval indocile, et, respirant l'ivresse,
Son corps tout rabougri d'un seul coup se redresse.
Chaque régiment passe en hurlant : À Berlin !
« À Berlin ???... mes amis, moi, j'en sais le chemin ;
» Car, en dix-huit cent-six, foudroyante campagne !
» Passant comme l'éclair à travers l'Allemagne,
» Ce fut là qu'un beau jour d'octobre nous mena,
» Pour nous refaire un peu, le vainqueur d'Iéna.
» Prenez-moi, voulez-vous ? pour conseil et pour guide ?
» Je suis trop vieux ? D'accord : mais le coffre est solide,
» Et ce bras, vous verrez, frappe encor de bons coups.
» Ah ! messieurs les Prussiens, nous voilà : gare à vous ! »
Pendant toute la nuit a défilé l'armée
Marchant à la frontière et de gloire affamée.
Oh ! qui l'eût dit jamais, à son air martial,
Qu'elle allait au-devant d'un revers sans égal !
Le père Rataplan, du seuil de sa chaumière,
Voit passer jusqu'au jour toute la fourmilière.
Les derniers fantassins et les derniers canons
S'écoulent devant lui, quand, sur un des fanons
Son œil se fixe... ô ciel ! le numéro quarante !
C'est son vieux régiment ! — Muet, bouche béante,
Il reste là, cloué. — Puis, le voilà, malgré
Tous les efforts, qui bat le pas accéléré
Et se plante à côté d'un tambour presqu'imberbe,
En redressant sa taille... imposant et superbe !!!
Ce qu'il devint?... hélas ! personne ne l'a su :
Le père Rataplan n'a jamais reparu.