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Le bon docteur

Ernest Ameline · 1874 · Post-romantisme · 19e siècle
«
I Oh ! oui, je m'en souviens encor ! C'était un matin de décembre Que mon père, à l'heure où tout dort, En pleurant traversa ma chambre. Il s'éloigna sans dire un mot, Et sans m'embrasser au passage ; Il étouffait un long sanglot ; Ses deux mains couvraient son visage. Quand ma mère vint s'incliner, Comme d'usage, sur ma couche, Je me suis pris à frissonner. Au lieu de baisers sur ma bouche, A mon cou j'ai senti ses bras Se nouer ; ces mots pleins de fièvre : « Jamais plus tu ne le verras ! » Sont arrivés seuls à sa lèvre. Et j'ouvrais alors de grands yeux. J'écoutais... sans y rien comprendre, Un long récit mystérieux Que l'on hésitait à m'apprendre. Plus tard, j'ai demandé pourquoi De vêtements noirs on m'habille, Et ce qui fait qu'autour de moi Dans les yeux, une larme brille ? De jouer que l'on me défend, Que la maison semble en prière, Qu'on dit devant moi : Pauvre enfant ! Puis à l'écart : Pauvre grand-père ! Mais tout à coup la vérité Jaillit de ce profond mystère ; J'ai couru... je me suis jeté, D'un bond, sur le sein de ma mère ; Et tous deux nous avons pleuré ! Moi, comme l'on pleure à mon âge, Elle, le regard éploré, Cherchant dans mes traits son image. Car dans mes jours tout tissés d'or, Formés de fleurs à peine écloses, Passait le spectre de la mort, Des cyprès mêlés à des roses. Il s'était tout à coup dressé, Comme s'il sortait de la terre, Le fantôme triste et glacé De celui qui fut mon grand-père : Un grand et superbe vieillard, Bien campé, portant haut la tête, Que chacun toisait du regard, Tel qu'un chêne, du pied au faîte. Un homme comme on n'en voit plus, Aux membres, au torse d'Hercule, Près duquel on passait confus De sa taille trop ridicule. Il me semble l'entendre encor, Rouler, ainsi que le tonnerre, Sa puissante voix de stentor Qui me faisait rentrer sous terre. Je sens l'étreinte de ses doigts Qui me harponnaient au passage, Et m'élevaient, malgré mon poids, Jusqu'à hauteur de son visage. Et sous ses lunettes d'argent, Scintille, ardent comme une braise, Son regard dans le mien plongeant... Oh ! j'en suis encor mal à l'aise ! D'autres fois, un grand tablier Noué tout autour de sa taille, Je le vois, tel qu'un ouvrier, Du matin au soir qui travaille ; Arpentant un long bâtiment Tout rempli d'os, spectacle étrange ! Qu'il ajuste fiévreusement, Qu'il coupe, taille ou bien mélange. De cet inextricable amas, De ces fouillis hétéroclites, Sortent des jambes et des bras, Des crânes aux profonds orbites. Sous son intelligente main, Tout s'harmonise, se complète, Os, bois, carton et parchemin Forment un superbe squelette, Qui se démonte à volonté, Dont chaque membre, en sa mansarde Par l'étudiant emporté, D'amers dégoûts le sauvegarde ; Et le prépare peu à peu À disséquer sans répugnance, À ne plus se faire qu'un jeu Des mystères de la science. — Voilà du moins ce que l'enfant Qui, de peur, restait en arrière, Comprenait au discours savant Que tenait parfois le grand-père. Il parlait aussi de rivaux, D'ennui profond et de déboire... Car de ses précieux travaux, Un autre recueillait la gloire. Mais un jour, plus fier qu'Artaban, Il entre, la figure altière. Un imperceptible ruban Dépasse un peu sa boutonnière. C'est le roi qui l'a décoré De sa main, quand toute la ville S'est levée et l'a déclaré : « Le citoyen le plus utile ! » II Bonheur ! n'es-tu donc ici-bas Qu'un fruit décevant pour la bouche, Une fleur qui naît sous les pas, Et se fane dès qu'on la touche ? Quelques jours encore... il n'est plus ! Oh ! si sa mort était un rêve Rempli de ces tableaux confus Que chasse l'aube qui se lève ! Non. — Le glas sonne. — Tout en deuil, Et tenant la main de mon père, J'ai suivi le triste cercueil À l'église... au champ funéraire. Ce n'est pas un orgueilleux char Tout lamé d'argent qui l'emporte, Ni même un simple corbillard... Du milieu de l'immense escorte, Élèves, amis, tour à tour, Se détachent. Fier de son rôle, C'est à qui pourra dire un jour : Je l'ai senti sur mon épaule ! Quatre vieillards majestueux Tiennent les quatre coins du poêle, Un huissier s'avance après eux, Portant sa croix sous un long voile. Puis, suivent d'un pas triste et lent, Des savants tout couverts d'hermine ; Dans un profond abattement, Des soldats à la fière mine. Aux portes l'on voit accourir Des enfants suivis de leurs mères ; Tous les passants se découvrir, Des larmes gonfler leurs paupières. III Tout au fond d'un obscur hameau, Le ciel un jour l'avait fait naître ; C'est là qu'il voulut son tombeau, Celui qu'on appelait : le Maître ! Là que, dans un pompeux discours, On a maudit les destinées Qui n'ont pu faire que ses jours Soient aussi longs que des années ; Que, dans un récit merveilleux Dont mon cœur d'enfant se pénètre, Le voile tombe de mes yeux... J'apprends, trop tard ! à le connaître. Quoi ! sa voix au timbre puissant Pouvait s'adoucir, se détendre ? Au chevet de l'agonisant, Se faire caressante et tendre ? Gratis il soignait l'indigent, Et tout en prêchant la diète, Lui glissait du pain, de l'argent Sous son oreiller, en cachette ? Souvent même il vous l'envoyait, Pour mieux guérir, à sa campagne ! Noble cœur ! que n'a-t-il pas fait Aidé de sa digne compagne ! Qui ne se souviendra longtemps De l'indescriptible voiture Que tiraient deux vieilles juments À la paisible et douce allure ? Où chaque jour se promenaient Poitrinaire ou paralytique, Et que les passants saluaient Comme on salue une relique ! . . . . . . . . . . À côté des mille bienfaits Du bon docteur pour le malade, Un autre orateur, à grands traits, Nous esquisse son Iliade. Il nous le montre nuits et jours Travaillant ; de ses camarades Triomphant à tous les concours, Prenant rapidement ses grades. Puis, fuyant le débordement De la première république, Il s'embarque résolument Pour les Antilles, l'Amérique ; Découvre au fond de leurs forêts Des sucs pour toute épidémie, En rapporte mille secrets Qui confondent l'Académie. Et le nom du jeune docteur De la santé devient un gage, Quand un fléau dévastateur Sur la ville étend son ravage. Dans ses devoirs et dans ses droits Puisant une rare énergie, Seul, il accomplit des exploits Dignes de la mythologie. C'est un agent, un espion, Qu'un jour il arrache à l'émeute, Dont il se fait le champion Contre la sanguinaire meute ! Il le soulève à bout de bras, Le porte au-dessus de sa tête, Et ce n'est qu'au bout de cent pas, Quand il est sauvé... qu'il s'arrête ! Plus tard, dans un vaste hôpital, De leurs lits brisés, les malades Se font un complet arsenal, De leurs tables, des barricades. À leur tour de dicter des lois Et de vivre à leur fantaisie, Ils sauront affermir leurs droits, Conserver leur suprématie ! Lui, sans une arme dans les mains, Excepté sa modeste canne, Court sus au chef de ces mutins, Qui le défie et qui ricane. Il l'empoigne par le collet, Sans autre forme de harangue... À moitié mort, tout violet, Le malheureux tire la langue ! . . . . . . . . . . Et que d'anecdotes encor Sur sa grande et modeste vie, Passent comme un brillant décor Devant ma jeune âme éblouie ! IV Bien des jours se sont écoulés Depuis ces jours de mon enfance, Bien des souvenirs envolés Sur l'aile de l'indifférence. Son nom, au gouffre de l'oubli, — Le cœur a si peu de constance ! — Doit sans doute être enseveli ; Il n'a plus de poids, d'éloquence ? Et le vieux tronc déraciné A vu grandir, parmi ses mousses, Quelque rameau prédestiné, Au milieu de nouvelles pousses ? Non. Toujours sa mémoire luit Brillante comme un météore, Qui change en jour la sombre nuit ; Disparu, que l'œil suit encore. . . . . . . . . . J'errais l'autre soir, pas plus tard, Dans les bas quartiers de la ville, Quand, bien exposée au regard Et fixée au carreau fragile Par quatre pains à cacheter, Je vois sa tête magnifique, Et sur-le-champ, pour l'acheter, Je m'élance dans la boutique. « Monsieur, fais-je d'un air discret, Dites-moi, quelle est cette image, Que vous mettez en étalage ? — Une image !... C'est un portrait ! — Soit. Combien voulez-vous le vendre ? » Il me toisa d'un air surpris : « Le vendre ?... Mais pour aucun prix, J'aimerais mieux le voir en cendre ! Du bon docteur il m'entama, Sans plus tarder, la longue histoire, Et son récit me confirma Tout ce que gardait ma mémoire. Et comme un sourire d'orgueil Épanouissait mon visage, Mon conteur se méprend... De l'œil Me toisant : « Vous doutez ? je gage, Eh bien, monsieur, tâchez un peu De mal en parler dans la ville, Et vous jouerez un bien gros jeu... J'en mets la main sur l'Évangile ! »

Notes

Recueil: Rêves du foyer. Sous-titre: Hommage à mon aïeul. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5625017t/f99.item

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