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Sainte méprise

Ernest Ameline · 1890 · Post-romantisme · 19e siècle
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« C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit, » . . . . . . . . . . . Pourquoi, me dira-t-on, piller ainsi Racine ? Que voulez-vous ! Ce vers me charme, il me séduit ; Comme entrée en matière il fait bien, j'imagine. L'éclair jetait sur tout sa sinistre lueur ; La foudre, en crépitant, roulait dans l'étendue ; Les plus braves sentaient leurs dents claquer de peur, Car la mort était là, sur leurs fronts suspendue. Un immense incendie embrasait l'horizon ; L'écho répercutait le bruit de la mitraille : Lutte des éléments, gigantesque bataille Qui faisait, sur sa base, osciller la maison. De lumineux zigzags enveloppaient ma couche, Malgré d'épais rideaux, de solides volets, La colorant de tons bleus, verts ou violets, Et, d'effroi, je mordais mes draps, à pleine bouche. Mais qu'ai-je vu soudain dans mon appartement S'agiter sous le feu d'un éclair plus intense ? C'est un spectre drapé dans un long vêtement, Et qui, jusqu'à mon lit, à pas comptés s'avance. Son bras gauche est armé du divin Crucifix ; Le droit, sur chaque objet, répand, à flots, l'Eau Sainte, Tandis que de sa lèvre, indescriptible plainte ! Tombent des noms sacrés, des ora pro nobis. J'ai reconnu ma sœur : une prédestinée Au culte du Seigneur ! — Dans l'ardeur de sa foi, Que lui fait d'ajouter encore à notre émoi ! Sans crainte elle accomplit sa mystique tournée. Je m'incline et me signe, avec componction, Car je sens, sur mon front, la céleste rosée ; Ô miracle ! on dirait que cette aspersion A rendu le courage à mon âme épuisée. . . . . . . . . . . . Le spectre a disparu que je perçois encor Son pas lent, mesuré, continuant sa route ; Ses nombreux oremus montent jusqu'à la voûte De l'escalier de pierre et du grand corridor. Le jour se lève enfin et chasse la tempête. Respirons ! — Inquiet, assis sur mon séant, Je me palpe longtemps des pieds jusqu'à la tête : Que béni soit le Ciel ! oui, je suis bien vivant ! Sautant à bas du lit, je cours à ma fenêtre : Salut, belle nature et soleil radieux ! Mais, que vois-je ? un frisson fait trembler tout mon être, Et, de dégoût, je mets les deux mains sur mes yeux. J'ai vu, j'ai vu partout, du plafond à la plinthe, Des insectes hideux collés contre le mur ; Lit, meubles et tenture, on dirait que tout suinte De quelque eau méphitique ou d'un liquide impur. Sur le sol de la chambre et jusque sur moi-même J'en compte par milliers ! — Mais, comme au dénouement Nul plus que moi n'a soif d'arriver promptement, En quelques mots voici la clé de ce problème : Sur le plus haut rayon d'un ténébreux placard, Notre novice en herbe a pris une bouteille, Parmi d'autres flacons, dans le tas, au hasard : Eau sainte, s'il en fut... et qui fera merveille ! Or, sait-on ce qu'aux murs, aux rideaux, sur les draps, Confiante en sa foi, comptant sur la victoire, La trop pieuse enfant lançait, à tour de bras ? Vous allez rire... Eh bien ?... C'était de l'encre noire !

Notes

Recueil: Glanes poétiques. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5431958d/f91.item

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