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Délire

Ernest Ameline · 1873 · Post-romantisme · 19e siècle
«
Resurget ! Quoi ! ce n'est pas assez de souffrances, de larmes ! Au retour de l'exil, quand on nous rend nos armes, C'est pour marcher contre Paris ; Et — ce qu'ils n'ont pu faire en cinq mois de batailles, Ces Prussiens, — en un mois en forcer les murailles Aux yeux de l'univers surpris ! Enserrer peu à peu, traquer dans leur repaire Des bandits enrôlés pour un maigre salaire ! Au lieu de vaillants ennemis, Combattre corps à corps, sous le feu, sous la cendre, Des monstres qui, partout, jonchent pour se défendre La grande ville de débris ! Quand nous avons vengé de pieuses victimes, Fait rentrer tout dans l'ordre et lavé peu de crimes, Nous dire, après un tel succès : « Moi, né pour conquérir sur la terre lointaine, Et devenir, qui sait ? un jour grand capitaine, Hélas ! j'ai vaincu des Français !... » Oh ! c'en est trop ! Mon Dieu, mon Dieu fais que j'oublie ! Car je sens, on dirait, un souffle de folie Qui déjà passe sur mon front. De nos armes je vois la néfaste fortune, Nos victoires d'hier sur l'infâme Commune Emerger d'un gouffre profond ; Et d'un effroi subit je ne peux me défendre. Mais une voix en moi soudain se fait entendre, Une voix aux mâles accents : « Pars, mon fils. Ne va pas jusques au bout du monde ; Il est, bien près d'ici, pour ta douleur profonde, Un rivage où tout est printemps ; Où, loin de supporter de lentes agonies, Tu ne rencontreras que des heures bénies, La paix, l'amour à chaque pas ; Et d'où tu reviendras l'âme bien retrempée, Impatient déjà de saisir ton épée Pour voler à d'autres combats. » . . . . . . . . . J'obéis. — Me voilà sur des grèves paisibles Où nos derniers malheurs passèrent insensibles ; Dans un coin modeste, perdu, Par les savants, sans doute, oublié sur la carte, Dont la haute volée avec dédain s'écarte, Comme on fait d'un lieu défendu. Malgré que sous mes yeux tout y vive et respire, Que le flot, tour à tour, s'avance, se retire, Que tout proclame l'Eternel, Un miasme de sang, la couleur du carnage Me poursuivent encor jusque sur ce rivage, Et sont une ombre à mon beau ciel. Parfois, errant et solitaire Aux flancs ombragés des coteaux, J'entends des éclats de tonnerre Monter jusqu'à moi des hameaux. Je m'élance d'un pas rapide, L'odeur de la poudre me guide, Frappons, frappons comme autrefois... Dieu ! c'est une belle épousée Jusqu'en son logis saluée Par les salves des villageois ! Tout là-bas, voici dans la lande, Des flammes, de noirs tourbillons !... Sont-ce de l'armée allemande D'incendiaires bataillons ? Je rampe... d'eux je me rapproche En contournant la haute roche... Ce n'est qu'un grand feu de fagots Que le berger frileux allume, Pour se défendre de la brume, Lui, son vieux chien et ses troupeaux ! Pourtant, dans la tour ébranlée Les coups se répètent. — L'airain Sonne, sonne à toute volée L'horrible et lugubre tocsin ?... Non. C'est la suave harmonie Si pleine de monotonie Des cloches tintant à la fois, Au cou des vaches suspendues, Et des génisses éperdues Qu'un loup poursuit à travers bois ! Bien loin, bien loin sur le rivage, Ciel ! que de débris entassés, Tristes épaves d'un naufrage Que la vague, hélas ! a poussés ! Cordes, tronçons, lambeaux de toile, Ce qui fut un mât, une voile, Gisent au pied des noirs rochers ; Peut-être au fond de quelques havres, Vais-je découvrir des cadavres Aux récifs encore accrochés. D'un pas que la frayeur anime, J'accours, l'œil fixe sur les flots. Jusqu'à moi, du fond de l'abîme, Montent des cris et des sanglots... Mais tout change ! — Ineffable rêve ! En plis onduleux se relève Une tente, jouet du vent, Où, défiant le flot qui tonne, Une jeune mère chantonne En endormant un bel enfant ! . . . . . . . . . Non, tu n'es pas encor couverte du suaire, Ô France, car tes fils, rien qu'en foulant ta terre Se redressent plus grands, plus forts ; Ils puisent dans ton sein, pour te rendre immortelle. Dignes rivaux d'Antée, une vigueur nouvelle Et d'irrésistibles ressorts. Debout donc ! ma patrie, et que ta grande image, Comme un astre nouveau des ombres se dégage. Resurget Gallia nostra! Nous a dit le pasteur dans un élan d'ivresse ; Par ses prêtres si Dieu nous en fait la promesse, Oh ! oui, la France renaîtra.

Notes

Recueil: Rêves du foyer (1874). Dédicace: Au colonel Beziat. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5625017t/f69.item

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