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Du Saint-Bernard, un soir, la voûte monastique
Retentissait des sons d'une plate musique.
Un Père avait ouvert un mauvais clavecin,
Et d'amateurs nombreux le bourdonnant essaim
S'en était emparé. Les arpèges, les gammes,
S'égrenaient sous les doigts de vingt charmantes femmes
Un oiseau rare, — bref, ce qu'on nomme un ténor,
Glapissait des fragments de l'Étoile du Nord,
Tandis qu'un soprano fredonnait la roulade
Qui de Gounod finit la belle Sérénade.
Au dehors, cependant, la tempête soufflait ;
La neige s'entassait sur la double fenêtre,
Et dans un angle obscur on voyait le saint prêtre
Baiser avec ferveur la croix d'un chapelet.
On eût dit, quand le vent s'engouffrait sous la voûte,
Les cris désespérés d'une armée en déroute,
Et quand, sur le perron, grinçait la croix de fer,
Un satanique appel qu'aurait jeté l'enfer.
Mais que leur importait, à ces roides Anglaises
Qui savouraient leur thé, se contaient cent fadaises,
La grande voix de Dieu qui passait sur les monts ?
Pas un pli ne ridait leurs impassibles fronts !
Soudain l'éclair jaillit et la foudre crépite.
Un coup sec !... On dirait un vaste aérolithe
Qui du saint monastère a perforé les toits :
Tous, nous sommes debout, sans regard et sans voix.
Le Père, à mes côtés, pieusement se signe
En murmurant : « Mon Dieu, de vous rendez-moi digne ! »
Partout l'obscurité ! — D'un unique flambeau
La lueur vacillante éclaire ce tombeau,
Et j'attends, consterné, le front contre une table,
Que la trombe m'emporte ainsi qu'un grain de sable.
Je sens déjà passer sur moi de longs frissons ;
Partout je vois surgir, d'insondables bas-fonds,
Et chercher le grand jour, des spectres à l'œil glauque :
Horreur ! ils ont redit mon nom d'une voix rauque.
Suis-je à jamais chassé du nombre des vivants ?
Et mon corps ira-t-il, triste jouet des vents,
Allonger d'un anneau l'épouvantable chaîne
Des pauvres oubliés dans la morgue prochaine ?
J'implorais le Très-Haut, lorsque d'un angle obscur
S'élève, au même instant, un hymne frais et pur,
Un de ces chants divins qui plongent dans l'extase
Et dont nous voudrions retenir chaque phrase,
Beau de simplicité, sans apprêt et sans art,
Enfin l'œuvre d'un maître... un duo de Mozart !
Contre le sombre mur par la peur terrassées,
Deux sœurs, deux chérubins ! l'une à l'autre enlacées,
Avaient uni leurs voix, d'abord timidement ;
Puis, cédant tout à coup à quelque enivrement,
Leur âme vers le ciel débordait tout entière :
Je n'entendis jamais d'aussi belle prière ! —
Dieu se sent désarmé. — L'éclair sur les panneaux
Glisse de loin en loin à travers les vitraux ;
Tout rentre dans le calme au-dessus de nos têtes ;
On dirait que ces sons enchaînent les tempêtes ;
Leur rythme harmonieux tantôt monte ou descend,
Puis dans un doux murmure il va s'affaiblissant
Et meurt...
Est-ce un prodige ? À la fin du cantique,
J'ai cru voir s'entr'ouvrir la voûte monastique,
Et mon œil suit longtemps deux anges radieux,
L'un sur l'autre appuyés, qui regagnent les cieux.