«
Fragment
Je la rencontre un jour. Feignant de ne pas voir,
Sur son bonnet plissé, le large ruban noir :
« Votre fille va mieux, n'est-ce pas, pauvre mère ? »
— Ma fille ?... Hélas ! docteur, nous l'avons mise en terre
Voilà de ça huit jours.
— Elle est morte ?... Pourquoi,
Quand son mal empirait, n'avez-vous pas vers moi
Aussitôt envoyé ?
— Dame ! un franc la visite !
Pour nous c'est un peu cher... notre bourse est petite.
Le curé nous disait : « Prières, oraisons
« Valent mille fois mieux que les affreux poisons
« De tous vos médecins. Allez ! brûlez un cierge,
« Pour votre enfant malade, à l'autel de la Vierge. »
J'en brûlai jusqu'à dix !... mais l'enfant s'affaiblit,
Et je la trouvai morte, un matin, dans son lit.
— Morte!!!
— Hélas ! oui. Bientôt nous l'avons mise en bière ;
Elle est près de sa sœur, là-bas, au cimetière.
Oh ! que j'aurais voulu plus longtemps la garder !
Je la trouvais encor si bonne à regarder !
Le soleil sur son front avait jeté des roses ;
Un sourire effleurait ses lèvres demi-closes ;
Croyant voir à ses cils une larme briller,
Je retenais mon pas, crainte de l'éveiller.
— C'est horrible ! Et quoi donc ! nul parent, nulle amie,
N'était là pour vous dire : elle n'est qu'endormie ;
Pour vous ouvrir les yeux, dissiper votre erreur ?
Que n'avez-vous au moins fait mander le pasteur ?
« Espérez, eût-il dit, votre enfant n'est point morte. »
— Voyons, docteur, pourquoi vous moquer de la sorte ?
Mais c'est lui, le curé, qui croisa sans efforts
Ses bras sur sa poitrine, en deux plia son corps,
Et, voyant d'un rayon sa figure éblouie,
S'écria : « Cette enfant n'est point évanouie.
« Son charmant incarnat, sa nouvelle beauté,
« Tout en elle, déjà, prouve sa sainteté.
« C'est un ange ! prions ! car Dieu, pour son entrée
« Au séjour des élus, l'a d'avance parée ! »
. . . . . . . . . .
Oh ! quand reviendra-t-on d'un tel aveuglement,
Qui porte en lui, parfois, un cruel châtiment ?