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La logette

Ernest Ameline · 1877 · Parnasse · 19e siècle
«
La Logette ! Malgré sa naïve apparence, Ce nom, comme un poignard, souvent me frappe au cœur ; Il jette un voile noir sur ma première enfance, Où j'ai compté pourtant bien des jours de bonheur. La Logette ! C'était... Permettez que l'histoire Pour vous intéresser parte d'un peu plus haut : Que servirait d'en faire une énigme, un grimoire ? Être clair avant tout n'est jamais un défaut. Remontons, s'il vous plaît, au temps de mon jeune âge : Mes parents habitaient une vaste maison, Et, contre elle appuyée, une autre, d'un étage, S'élevait bien modeste.— Oratoire ou prison, Qui l'eut pu deviner ? Pour vous faire une idée De ses murs lézardés, criblés de mille trous, Et de son morne aspect, évoquez devant vous Un vieillard cacochyme, à la face ridée. Pourtant, sa porte en chêne aux quadruples verrous, Son gros marteau de fer, sa solide armature, Ses bizarres dessins, formés de larges clous, Lui donnaient un grand air, une noble figure : Tels, en Espagne, on voit, la rapière au côté, Des mendiants hautains sous leurs sales défroques Implorer une aumône, et, relevant leurs loques, Passer sans un merci, drapés dans leur fierté. Un choc, le moindre bruit qui venait de la rue, Ébranlait ce logis où rien n'était d'aplomb, Dont les petits carreaux à la noire verrue S'agitaient tout tremblants dans leurs cadres de plomb. Jamais ne s'en ouvrait ni porte ni fenêtre ; Mais un jour chaque mois, le premier mercredi, Quand à la cathédrale on entendait midi, Dans l'austère maison se glissait un vieux prêtre. Oh ! je le vois toujours avec ses traits flétris, Son long buste voûté flottant dans sa soutane ; Je vois l'éclair jaillir de ses petits yeux gris Et sa tremblante main s'appuyer sur sa canne. Il venait pour dîner — son couvert était mis. D'une immense douleur gardant encor la trace, Une femme en grand deuil lui faisait bientôt face. Entre eux deux, au dessert, parfois j'étais admis. Tandis qu'enfant gâté, sur les tartes, la crème Et les nougats croquants, que sais-je ? enfin, surtout ! Même sur les beignets moulés en saint emblème, Sans être interrogé, j'osais dire mon goût, Ils échangeaient, tout bas, et comme en confidence, Des souvenirs, des noms qui m'étaient inconnus, Mais que depuis, hélas ! en frémissant j'ai lus : Robespierre, Marat, les bourreaux de la France ! Enfin, à certains jours, le lourd marteau de fer Sur la porte, vingt fois en une matinée, Retombait. Des vieillards à mine décharnée Accouraient en dépit des rigueurs de l'hiver ! Pouvaient-ils t'oublier, ô saint anniversaire ! Ces nobles, ces bourgeois, ces prêtres, ces soldats ? Pouvaient-ils t'oublier, ô pieux sanctuaire ? Et toi, noble héroïne, ô toi qui les sauvas ? - - - Quand revenait Décembre, à jour fixe, le treize, Devant cette maison un auguste prélat Arrivait, bien qu'âgé, d'un lointain diocèse, Ainsi qu'un voyageur, simplement, sans éclat. Il gagnait en silence une antique tourelle, Plantée ainsi qu'un mât à l'angle de la cour, Et, comprimant à peine une angoisse cruelle, Sans en franchir le seuil il rôdait alentour. Avertie aussitôt par sa vieille servante, La pauvre femme en deuil, une lampe à la main, Accourait, et, passant sous la voûte tremblante, Au vénérable évêque indiquait le chemin. Curieux, indiscret, je veux de leur démarche Connaître le vrai but. Dans l'étroit escalier Formant une spirale autour d'un gros pilier Et dont ils font craquer en montant chaque marche, Je les suis à distance : enfin je vais savoir !!! On s'arrête... on se parle... et dans une coulisse, Sous un léger effort, un pan de cloison glisse... Stupéfait, tout tremblant, je n'ose me mouvoir : Car il ne peut s'ouvrir qu'à hauteur de ceinture ; Et, le corps tout courbé, les malheureux vieillards, Se traînant à genoux, pareils à des lézards, Pénètrent en rampant par l'étroite ouverture. Puis éclatent soudain des sanglots et des cris : Horribles désespoirs mêlés à des prières, Angéliques accents venant du paradis ! Et je crois sur mes mains sentir pleurer les pierres. L'évêque répétait : « Noble et vaillant martyr, De ton cœur généreux toi qui fus la victime, Pardonne-moi ! D'en haut, tu vois mon repentir ; Puissé-je dans mon sang, au moins, laver mon crime ! » Une lèvre souvent se collait sur le mur, Et c'étaient des baisers, tels qu'en donne une mère À son bel ange aimé qui va quitter la terre, À son enfant dont l'œil flotte vitreux, obscur. Tout se tait !!! J'ai couru révéler à mon père Ce qu'à mes sens la peur a sans doute grossi : « Bah! dit-il, la Logette ! » et ce nouveau mystère Est devenu pour moi le plus cuisant souci. - - - Un jour, longtemps après, la cour était déserte : Je gagne en tapinois la tour et l'escalier, Et trouve par bonheur la porte grande ouverte, Je m'élance en deux bonds jusqu'au fatal palier. De la porte longtemps ma main cherche la trace, Enfin je la découvre, et pénètre aisément, Fluet comme je suis, jusqu'au cœur de la place, Et je reste cloué par le saisissement. Car je vois devant moi, noircis par la poussière, Mille petits carreaux formant un long vitrail, Où l'active araignée a tendu son travail, Par où passe à grand'peine un filet de lumière. Assombrissant encor ce demi-jour douteux, Au dehors, un vieux lierre à l'énorme envergure, Masque le grand châssis de ses bras tortueux, Et projette partout sa bizarre figure. Je suis dans la Logette, espèce de placard Long de six pas au plus, creusé dans la muraille, Où l'on marche le dos voûté comme un vieillard, Ou bien tel qu'un poltron dans un jour de bataille. Mais que vois-je au plafond, aux vitres, aux lambris ? Des maximes, des vers, une austère sentence ; Plus loin, des mots épars... comme les derniers cris D'infortunés au ciel demandant assistance ; Un espoir... un regret... de déchirants adieux... Une tendre prière à côté d'un blasphème, Des chiffres enlacés ou groupés deux par deux, Tout ce qui se résume en ce seul mot : Je t'aime ! Enfin des ex-voto, des croix, des chapelets Encadrant de leurs grains la profane amulette ?... Mais qu'aperçois-je à l'angle obscur de la Logette ? Est-ce du sang figé que ces larges filets ? Est-ce du sang figé que cette éclaboussure ? Ces empreintes de main aux lambris, aux pavés ? Ce sang, eh quoi! le temps ne l'aurait pas lavé ? J'y songe... ici peut-être on donnait la torture ! Fuyons ! car je pressens un horrible danger.— Je vais me dérober à cette affreuse scène, Quand tout près de la trappe un frôlement léger Jusqu'au fond du réduit d'un seul bond me ramène. - - - Devant le trou béant qui donc s'est arrêté ? J'entends un léger cri, quelques mots à voix basse, Et vois par l'ouverture un long buste qui passe, C'est l'évêque... aujourd'hui, c'est donc... Fatalité ! Oui, c'est le jour sacré, le sombre anniversaire, Mon cœur indifférent s'en est-il souvenu ? Mais lui, malgré son âge, il est encor venu Gravir en gémissant le douloureux calvaire. Sa compagne le suit, et dès qu'elle me voit : « — Ah ! malheureux enfant ! dit-elle d'un ton ferme, À tes jours de bonheur, tu veux donc mettre un terme ? On n'apprend qu'à pleurer dans ce fatal endroit. Eh bien, tu sauras tout. » Sa voix entrecoupée, Alors me retraça les jours de la Terreur Qui jetaient au bourreau gens de robe et d'épée, Et courbaient le pays sous un maître : la Peur ! Où l'on supprimait Dieu, ses autels et ses prêtres ; Où Courage, Innocence, et Génie et Beauté, Sommairement jugés, condamnés comme traîtres, Mouraient au nom d'un mythe appelé Liberté. Elle évoquait cent noms bien connus dans la ville, En me disant : C'est là que je les ai cachés. Oh ! combien par mes soins et grâce à cet asile, Furent à l'échafaud autrefois arrachés ! Chaque relique, alors, eut sa lugubre histoire, Et son drame émouvant ; chaque chiffre enlacé, Les sentences, les vers, le moindre mot tracé, Tout est resté, depuis, gravé dans ma mémoire. « Un jour, ajouta-t-elle, à travers la maison S'élancent, en jetant des cris de mort atroces, Des bandes d'égorgeurs sondant à coups de crosses Les planchers, les plafonds, et jusqu'à la cloison. Que cherchaient-ils ?... Enfant, le père de ton père ! Mais par ce grand vitrail il put gagner les toits, Puis les jardins voisins... atteindre enfin les bois, Et se mettre à l'abri sur la terre étrangère. » Ce fut, en cet instant, l’Evêque qui parla. Nous effleurions alors les sinistres empreintes ; Comme je reculais : « Ami, ces marques saintes, Contemple-les, dit-il... la mort a passé là. De Saint-Louis j'étais alors simple vicaire. Dans mon humble maison cerné pendant la nuit, Je m'échappe, et, suivi d'un infâme sicaire, M'élance par la ville, où l'instinct me conduit. Une porte soudain devant moi s'est ouverte... Je m'y jette, une main aussitôt prend ma main Et me guide, à tâtons, par un étroit chemin : « Pas un mot, me dit-on, sinon c'est votre perte. » J'arrive ici ! Je tombe aux pieds de mon sauveur : Que béni soit le Ciel ; ils ont perdu ma trace ! Et je me tiens blotti, n'osant changer de place, Quand des cris déchirants me frappent de stupeur. L'injure s'y mêlait : « Arrière, citoyenne ! « Enfin nous le tenons ce mangeur de bon Dieu ! « Ah ! tu nous le cachais ? prends bien garde à ce jeu ! « Nous pourrions te chanter une mauvaise antienne.» Des piques sur la dalle on entendait les coups, De sinistres reflets illuminaient la rue ; S'accrochant aux bourreaux, suppliante, à genoux, Rampait de marche en marche une femme éperdue. Hélas ! j'étais trahi ! Sans sonder les lambris, On monte d'un pas sûr... on s'arrête à la trappe, Sans chercher son secret, de la hache on la frappe. Elle vole en éclats... ce n'est plus qu'un débris ! Mais déjà d'un élan j'ai franchi la fenêtre, Et m'y tiens en dehors un instant cramponné, C'est assez ! car j'ai vu dans la baie apparaître Les hideux assassins au visage aviné : « Frappez ! » dit mon sauveur, découvrant sa poitrine Et s'avançant vers eux. Son front n'a pas un pli, D'une mâle fierté se gonfle sa narine, Son œil porte l'orgueil du devoir accompli. Mais tous ont reculé… quand l'un d'entre eux ricane, Et, montrant le vitrail : « C'est par là qu'il a fui. « — La preuve ? voyez donc ce lambeau de soutane.» « — Ah ! tu nous l'as volé ? Tu vas payer pour lui ! » . . . . . . . . . Il tomba !... Moi je vis ! Adorons ta justice, Seigneur ! il te manquait un martyr dans ton ciel Et tu l'avais choisi pour vider le calice. Je ne méritais pas le triomphe éternel. » - - - Quand vous rencontrerez, tout pensif, au rivage, Écoutant de la mer les bruits harmonieux, Un marin... approchez, regardez son visage... Vous lui verrez souvent des larmes dans les yeux. C'est qu'il songe à tous ceux que l'Océan recouvre, À tous ses compagnons, ses parents, ses amis, Morts sur des bords lointains, ou que la vague a pris, Et de son cœur saignant la blessure se rouvre. Ainsi de moi ! Voulant parfois me rajeunir, D'un passé déjà loin j'écarte la poussière ; Mais quand d'un œil ardent je cherche la lumière, Pourquoi voit-on soudain mon front se rembrunir ? C'est que l'oracle est là qui s'accomplit sans cesse, Au milieu des plaisirs il jette un cri perçant. Il couvre d'un linceul mon heureuse jeunesse, Mes plus doux souvenirs d'un nuage de sang.

Notes

Recueil: Fleurs aimées, poésies (1878). Dédicace: A Monsieur Saint-René Taillandier, de l’Académie française. Note: Dans la version de ce poème présente dans le recueil "Glanes poétiques", les trois derniers vers diffèrent légèrement : Traversant mes plaisirs, il jette un cri perçant, Et couvre d'un linceul mon heureuse jeunesse Mes plus chers souvenirs d'un nuage de sang. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k56121243/f121.item https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5431958d/f231.item

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