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Homicide par imprudence

Ernest Ameline · 1874 · Post-romantisme · 19e siècle
«
« Homicide par imprudence ! » Dira l'infaillible jury Dans son verdict plein de clémence. Le crime dès lors amoindri N'endossera plus qu'une amende, Tout au plus huit jours de prison. Eh bien ! Là, je vous le demande, N'est-ce pas de la déraison ? Que deviens-tu, sainte Justice ? Malgré ton escorte de lois, Suivrais-tu le vent du caprice, Te servirais-tu de faux poids ? As-tu mis au fourreau ton glaive, Tes yeux n'ont-ils plus leur bandeau, Ou les juges, dans un beau rêve, Ont-ils dormi sur leur bureau ? Quoi ! le voir en pleine jeunesse, — La seconde, il est vrai, — mourir ! Lui qui mettait tant de paresse Et tant de lenteur à vieillir ! — . . . . . . . . . . « Pourquoi ces airs de mélodrame ? De vous on dirait un mari Qui, dans les lettres de sa femme, A découvert qu'il est... trahi ! » « Vous ignorez donc la nouvelle ? — Quoi donc ? — Le pauvre Oscar est mort. — Oscar ?... vous me la baillez belle ! Lundi, je le voyais encor Au Bois, ardent, infatigable, Dresser un fougueux étalon. Mardi, je l'avais à ma table, Et mercredi, dans le salon De lady B..., comme d'usage, Causeur spirituel, charmant, Il nous montrait comme, à son âge, On arrondit le compliment. — Eh bien, il est mort ! — Impossible! À moins qu'étouffé par l'esprit. Vous souvenez-vous, quand, pour cible, Cette autre soirée, il nous prit ? Sous le sarcasme, l'épigramme, Nous a-t-il, hélas ! abîmés ! Puis, tout à coup, changeant de gamme, Parmi les groupes animés Des danseurs, déployant son aile, (Il eût presque été notre aïeul !) Quand arriva la pastourelle, Ne fit-il pas cavalier seul ? — Eh bien, il est mort ! — Sur les femmes, Dans un flux de mots caressants, Quand il dardait ses yeux de flammes, On eût dit qu'il avait vingt ans. Sa vie exempte de secousse Comme un ruisseau pur s'écoulait Entre deux rivages de mousse, Pas un souffle ne la troublait. Autour de lui tout semblait rire, Et, défiant l'adversité, Son visage ouvert semblait dire : Regardez ! je suis la gaîté ! — Eh bien, il est mort ! — C'est horrible ! Mais dites-moi, quand, où, comment ? Sans vous, de l'œil le plus paisible, J'aurais vu son enterrement. — Il était seul, contre l'usage. On sonne... il ouvre... et sur le seuil Voit un lugubre personnage De pied en cap vêtu de deuil ; Une plaque sur la poitrine, Un crêpe gras à son chapeau, Et dont la repoussante mine Exhale une odeur de tombeau. Se découvrant jusques à terre, Il chuchote à ce pauvre ami, En prenant un air de mystère, Des mots qu'il n'entend qu'à demi. Mais sa main calleuse et noirâtre Lui montre, dans le clair-obscur, Un coffre étroit, long et jaunâtre, Appuyé droit contre le mur. Alors, d'une voix funéraire : « Monsieur, je venais... pour le mort ; « Faut-il ce soir le mettre en bière, « Ou bien attendrons-nous encor ? » Ces mots, comme un coup de massue, Ont terrassé le pauvre Oscar ; Son sang partout cherche une issue, Et ses yeux roulent sans regard. Il frappe des mains dans le vide, Tourne sur lui jusqu'à trois fois, De rouge devient blanc, livide, Et tombe les deux bras en croix. . . . . . . . . . Voilà pour le dernier voyage Comment il est parti ! Son sort A dépendu d'un croque-mort Qui s'est, hélas ! trompé d'étage. Et lorsque cette inadvertance Partout ne soulève qu'un cri... « Homicide par imprudence ! » Répond l'infaillible jury. Béni soit cet aréopage ! Grâce à lui, cousin ou neveu Qui lorgnez un gros héritage, Vous pourrez... l'avancer un peu.

Notes

Recueil: Rêves du foyer. Dédicace: A M. Paul Ameline. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5625017t/f86.item

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