«
Dieu dans son paradis n'a pas mis tous ses anges ;
Il en reste ici-bas qui, groupés en phalanges,
Pacifiques rivaux de nos bouillants soldats,
Sont tout prêts à marcher... mais à d'autres combats.
Sur leur poitrine en vain cherche-t-on des médailles,
Des insignes brillants, de grands noms de batailles :
Leurs actes généreux, qu'ils ont soin de cacher,
À l'oubli trop souvent il faut les arracher !
Mais elle sonne enfin, l'heure de la justice,
Et si, pour accomplir l'œuvre réparatrice,
Je ne puis retracer ici, selon mes vœux,
Tous les nobles élans, les actes courageux,
Sur quelques-uns au moins projetons la lumière ;
Et si dans le palais, et si dans la chaumière,
On les prend désormais pour exemple et pour but,
Je leur aurai payé le plus digne tribut.
Entendez-vous, là-bas, cette jeune ouvrière ?
« Mon Dieu ! mon Dieu ! dit-elle en sanglotant, que faire ?
Si je vais au travail, qui gardera l'enfant ?
L'emmener ? je ne puis : le patron le défend. »
Passait alors un ange. Oh ! quel trait de lumière !
« Allez ! à votre enfant nous tiendrons lieu de mère ;
Notre toit, jusqu'au soir, lui servira d'abri,
Et vous le reprendrez bien soigné, bien nourri. »
Des Crèches telle fut la modeste origine.
Plus loin, un malheureux se frappe la poitrine ;
Il se cramponne aux murs, et, près de chanceler :
« J'ai faim, dit-il ; pourtant je ne veux pas voler. »
Le Ciel à ses côtés conduit encore un ange
Qui n'entendit jamais ce désespoir étrange.
Il s'informe, l'emmène, et, dès le lendemain,
Contre un léger travail lui garantit du pain.
Quand la ville est en fête, hélas ! qui la protège,
La chaste jeune fille ? À chaque pas un piège !
Dans ce brillant Paris, si fécond en plaisirs,
Tout lui parle d'amour, excite ses désirs...
Un autre ange a passé : « Prenons-la sous notre aile ;
Qu'elle revoie en nous la maison paternelle ! »
Plus loin, il tend la main aux jeunes apprentis :
« Au lieu de boire, allons, reprenez vos outils !
Et, pour mettre une digue à vos instincts sordides,
Suivez-nous, prenez-nous pour amis et pour guides. »
« Je suis la sœur du pauvre, et n'ai point d'autre nom ;
De votre superflu faites-moi l'abandon,
Dit une voix bien douce ; à vos cœurs charitables
Je demande si peu ! Les miettes de vos tables
Centuplent leur valeur en passant par ma main,
Et, prenant le plus court et le plus sûr chemin,
Vont droit à l'indigent, n'importe sa croyance !
La secte disparaît devant la bienfaisance. » .
D'un stigmate honteux femme marquée au front,
Tu ne veux plus jamais être en butte à l'affront ?
Entre dans cet asile à tes desseins propice,
Et tu pourras encor, des abîmes du vice,
T'élancer vers le bien, racheter ton passé,
Et broyer du talon l'ennemi terrassé.
Mais, pour ces malheureux privés de la lumière,
N'est-il point de refuge, une seule carrière ?...
Ecoutez, écoutez ces sons harmonieux !
Sous les doigts d'un aveugle ils s'élèvent aux cieux,
Et son jeu magistral, qui parfois vous écrase,
En se faisant plus doux vous plonge dans l'extase.
Ah ! que de fois aussi, chez le pauvre honteux,
Las de crier vers Dieu sa prière et ses vœux,
Vous vous glissez furtifs et cherchant le mystère,
Anges consolateurs ! Là, d'une main légère,
Vous pansez la blessure, offrez discrètement,
Comme un prêt (pourrait-il l'accepter autrement ?),
Avec mille détours, des prodiges d'adresse,
L'or qui va l'arracher à l'horrible détresse.
« Ne passez pas un jour sans faire un peu de bien, »
Disait Vincent de Paul. Tel est le seul soutien
De ces filles de Dieu, que leur zèle héroïque
Jette au-delà des mers... jusques en Amérique.
Où ne les voit-on pas, leurs longs vêtements gris,
Et leur blanche cornette, et leur grand crucifix ?
Par un fléau leur troupe est-elle décimée,
Soudain jaillit de terre une nouvelle armée,
Qui rend presque jaloux nos plus braves soldats,
Car pour patrie elle a l'Univers ! — Sur ses pas
S'abaissent des Etats les puissantes barrières ;
Sans lutte elle en franchit montagnes et rivières,
Et, plantant son drapeau partout avec fierté,
Ne montre dans ses plis qu'un nom seul : Charité !
Portez donc haut la tête, anges de ma patrie !
Tressaillez d'allégresse à la voix qui vous crie :
« Trop modestes rivaux de nos vaillants guerriers,
Vous méritez, comme eux, votre part de lauriers.
Ils marchent au canon... et vous à la souffrance ;
Mais dans vos cœurs à tous bat le cœur de la France !!!