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Le bain

Ernest Ameline · 1890 · Post-romantisme · 19e siècle
«
Pierre, cent francs pour toi, si tu veux, un moment, Changer contre le mien ton grossier vêtement. On dirait, sur ma foi, qu'il est fait à ma taille. Ajoutes-y tes gants et ton chapeau de paille Dont les grands bords usés, rabattus sur mes traits, Pourront, en les cachant, assurer mon succès. Avant tout, pas un mot ! Le moindre bavardage Me perdrait pour toujours. Tiens-toi loin de la plage, Quand, à l'heure du flux, tu la verras, demain, Selon son habitude, accourir pour le bain. » Le vieux Pierre s'est fait un peu tirer l'oreille ; Mais, comme il n'eut jamais à lui somme pareille, Son honnête scrupule a fini par tomber : Que de vertus, pour moins, voyons-nous succomber ! Le démon tentateur, qu'est-il ?... un simple artiste Dont le nom roturier figure sur la liste Des nombreux soupirants de la jeune beauté, Mais que les fiers parents ont sur l'heure écarté,... Hélas ! trop tard. — Au bal, sous ses regards de flamme, N'a-t-elle pas senti s'égarer sa pauvre âme ? Ne sont-ils pas tombés de ses lèvres, un soir, Ces mots : « Oui, je vous aime... espérez... au revoir ! » Désormais, à lui seul elle a donné sa vie. Que lui font les partis dont elle est poursuivie : Époux aux noms ronflants, époux de premier choix, Que son père à ses pieds amène chaque mois ? Pauvre père ! Oh ! pour lui, c'est une rude tâche ; Mais il la poursuivra, sans trêve ni relâche. La mère qui, jadis, peut-être, eut son roman, Comprend mieux et demande au ciel un talisman, Qui, gardant son enfant de rester vieille fille, Amène sur ses pas un beau fils de famille. L'hiver se passe ainsi ; puis, quand revient l'été, Et que le tout Paris de la grande cité S'envole, ils vont grossir le singulier mélange Qui s'empile., attendant la châsse ou la vendange, Pendant un mois ou deux, au bord de l'Océan : Gens titrés, financiers, jusqu'au simple artisan. Ne remarquez-vous pas qu'un vent de mariage Souffle, au retour des bains, sur les gens de tout âge, Plus qu'en autre saison. Le cœur le plus transi Se sent tout réchauffé. La raison, la voici : C'est qu'ils ont pu, longtemps, contempler sur la grève, Dans leur déshabillé, de belles filles d'Eve, — Ce chef-d’œuvre idéal sorti des mains de Dieu ! — Bien mieux qu'on ne le fait en aucun autre lieu. Au bal, me direz-vous, le bras, le cou, l'épaule, De milliers d'invités subissent le contrôle... D'accord. Mais est-ce tout ? Non. Le reste est caché : À prendre chat en poche, on fait triste marché ; Car n'existe-t-il pas des couturiers pour femmes, Qui, les assassinant à grands coups de réclames, Grâce à leur goût exquis, leur talent merveilleux, Vous en font des Vénus des pieds jusqu'aux cheveux ? Aussi, le bain de mer, en remarques fertile, Enraye-t-il souvent une amoureuse idylle. Voyez, voyez plutôt le bataillon sacré Des baigneuses, à l'heure où la mer, par degré, Monte et s'épand ! Chacune, avec des airs de chatte Convoitant un gâteau, sans y mettre la patte, Jette un regard d'envie et plein d'enivrement Sur le flot qui déferle à ses pieds, mollement. Pour un charmant profil, que de caricatures ! Auprès d'un frais minois, que d'horribles figures ! Le beau sexe, à plaisir, dirait-on, s'enlaidit, N'osant trop arborer un costume inédit, Et, suivant à la lettre une absurde coutume, Dans un sarrau grossier souvent il le résume. Quel est, demandez-vous, ce colis bien sanglé, Que porte, en maugréant, un baigneur essoufflé ? C'est la baronne d'Ar... une vieille coquette, Qui rêve, à cinquante ans, de faire une conquête. Et ce grand échalas au long nez encadré De bandeaux plats, collants, sous un bonnet ciré, Qui va, vient sautillant, à petits pas s'avance Vers la vague en courroux, comme à la contredanse ? C'est, — qui ne la connaît ! — l'étoile de ballet Pour qui G... se tira deux coups de pistolet. La plage, à chaque instant, offre un nouveau spectacle. La vague à la baigneuse offre-t-elle un obstacle, Son complaisant baigneur, la prenant dans ses bras, La soulève et lui fait franchir le mauvais pas. Sourd à ses cris perçants, d'une main vigoureuse, Il la plonge en entier sous la vague écumeuse, Et, dès que l'eau lui monte à peine à l'estomac, La berce sur le dos, comme dans un hamac. La femme déjà mûre, ou de formes replètes, Ne s'en met qu'aux genoux et fait mille courbettes, En gardant un sang-froid, un calme, un sérieux Qui démontent l'esprit le plus malicieux. Taisons-nous sur la douche à double et triple dose, Qui, de la tête aux pieds, en un instant l'arrose, Car, des bains je pourrais vous enlever le goût, En mettant sous vos yeux, en détail, jusqu'au bout, Mille scènes, bonheur des vieux célibataires Ou des gandins blasés qui ne savent que faire. Reprenons mon récit : Notre bel amoureux, Au bruit de leur départ, sent redoubler ses feux. Il s'informe ?... Il apprend que l'objet de ses rêves Habite le Tréport, aux pittoresques grèves. Qui pourrait s'étonner, que, dès le lendemain, Il se montre rôdant jusqu'à l'heure du bain ! Tout à coup son cœur bat à rompre sa poitrine ; Car il a vu paraître, au seuil de sa cabine, Son idole! à grand’ peine a-t-il pu refouler Un long cri de bonheur tout prêt à s'exhaler. Qu'il voudrait applaudir à son charmant costume Qui ne s'est pas astreint à la plate coutume ; À ces pantalons courts s'arrêtant au genou, Ce corsage ajusté dégageant bien le cou. Coquetterie insigne ! à cette bandelette Dans ses cheveux passée et contournant sa tête ! La mer brise. Les flots roulent, tumultueux. Soudain, Pierre a saisi dans ses bras vigoureux Son délicat fardeau plus léger que la plume, Qui dérobe ses pieds tout crispés à l'écume, Et jette, quand la vague accourt avec fureur, De faibles cris, en se serrant contre son cœur. Notre amoureux vendrait, pour cet instant d'ivresse, Sa part de paradis ! — Avec un peu d'adresse, Et le hasard aidant, un jour, demain, qui sait ! Verra-t-il s'accomplir son plus ardent souhait. Au mépris des signaux d'une mère craintive, Que la prudence enchaîne et retient à la rive, Pierre, de ses deux mains, soulève sur les flots La coquette baigneuse, et traîne sur le dos Son corps souple, onduleux, tout rempli de promesses. Ce n'est qu'un premier pas vers cent autres prouesses : « Je veux qu'avant un mois vous sachiez bien nager, A-t-il dit ; oui, je veux que bientôt, sans danger, Vous gagniez le large, et qu'en faisant la planche, Si c'est votre plaisir, vous traversiez la Manche. » À l'appui de ces mots, Pierre, alors, sans façon, Lui donne, incontinent, une longue leçon. Sur sa main grande ouverte il soutient sa poitrine, Et de la belle enfant la figure mutine, — Bien que dans les talents du baigneur elle ait foi, Trahit, de temps en temps, un indicible effroi. . . . . . . . . . . . Le bain est terminé. — Le professeur, l'élève, Bras dessus, bras dessous, reviennent à la grève, Quand Elle, tout à coup, par un brusque retour, — Il en existe là comme en choses d'amour. — Sans écouter l'appel de sa mère éplorée, S'allonge sur le sable, et, d'une désœuvrée Prend la pose indolente. — Il existe un tableau Qu'on dérobe à l'œil chaste, au moyen d'un rideau ; Un vrai tableau de maître ! Il se nomme : la Perle. Sous un ciel sans nuage une vague déferle Et laisse sur le sable, en son brusque reflux, Une femme idéale et comme on n'en voit plus. Ainsi d'Elle étendue, avec grâce accoudée, La tête sur la main, par le flot débordée : C'était, avec un peu de poésie au cœur, Vénus sortant des eaux, dans toute sa splendeur ! Du triste soupirant la saignante blessure S'est rouverte devant cette riche nature Qui se dévoile à lui, sans le moindre secret : Elle est belle ! cent fois plus qu'il ne l'espérait ! Il reste fasciné devant cette merveille, Quand, soudain, une voix murmure à son oreille, — Cette voix bien connue et qu'on nomme l'Amour — Pour atteindre son but, un diabolique tour. Il l'accueille, le pèse, et c'est de cette sorte Que, ne pouvant se faire ouvrir la grande porte, Il a pris un détour, et, pour premiers débuts, Emprunté du baigneur les grossiers attributs. Tout se passe avec lui de même qu'avec Pierre. La jeune fille accourt vers le bain, la première ; Et lui, tout essoufflé, tel qu'un homme en retard, Se précipite, a soin d'éviter son regard, Dans ses bras la soulève, ainsi qu'il a vu faire, — Il a, du premier coup, bien saisi la manière, — La presse sur son cœur, plonge ses yeux ravis Dans ses yeux demi-clos, par le jour éblouis. Elle, de ses deux mains à son cou suspendue, La tête rejetée en arrière, éperdue, Devant le flot montant le prenant pour abri, Le serre étroitement ou se cramponne à lui. J'ai lu dans un auteur : « Pour jouer votre rôle, Gardez-vous, à l'habit, d'ajouter la parole. » Mais il s'agit d'un loup et non d'un amoureux : Bipède et quadrupède, à mon avis, sont deux. Aussi, quand vient l'instant, un instant de détresse ! Où, soit crainte, fatigue, oubli, simple paresse, Un de ses bras sortant de l'humide élément A saisi le baigneur trop énergiquement : « Larguez ! » dit celui-ci, de sa voix la plus forte. Mais ce mot l'a trahi ! — Pâmée, à demi-morte, La voilà dans ses bras ! — Les parents, l'œil hagard, Poules qui dans leurs œufs couvèrent un canard, Affolés, sur la rive, en tout sens, vont et viennent : D'éventer le scandale avec soin il s'abstiennent. N'ont-ils pas deviné, sous les gants du baigneur, Des doigts fins, une main digne d'un grand seigneur ? Aussi, l'habit de laine et le chapeau de paille Pour eux ne sont rien moins qu'une sotte trouvaille. Comme la jeune fille, à pareille leçon, N'eût jamais su nager aussi bien qu'un poisson, Élève et professeur ont regagné la grève, Et c'est là, pour tous deux, que le roman s'achève. Notre artiste s'avance, il salue humblement, Et d'une voix où perce un léger tremblement : — « Bien que je ne sois pas d'une illustre famille, Voulez-vous m'accorder la main de votre fille ? » A-t-il dit aux parents. Et ceux-ci, furieux, Le toisent du regard, le dévorent des yeux. — « Je n'ai pas, croyez-moi voulu la compromettre, Mais de mes sentiments je ne suis plus le maître. » — « Monsieur, ces procédés ne sont pas de saison, Dit le père, et demain vous m'en rendrez raison. » — « Du calme, mon ami, reprend la mère ; en somme, Un baigneur... un baigneur... pour nous n'est pas un homme. » — « D'accord ; mais un gaillard bâti comme Apollon, Qui se présente ici comme dans un salon ?... Quand je vins au Tréport, je fis une sottise. » — « Ma pauvre enfant ! jamais tu ne seras marquise ! » Et tous les deux en chœur : « C'est une indignité ! » . . . . . . . . . . . Le lendemain pour gendre ils l'avaient accepté.

Notes

Recueil: Glanes poétiques. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5431958d/f126.item

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