«
Nonchalamment assis au fond de mon jardin,
Je lisais... je rêvais... quand un grand cri, soudain,
M'arrache à ce bien-être, et j'aperçois, sanglante,
La main de mon enfant. Tout pâle d'épouvante
Je cours à lui... Déjà, le mauvais garnement
Qui se sentait fautif, craignant un châtiment,
Dans les bras de sa sœur avait pris sa volée,
Lui forgeait je ne sais quelle histoire embrouillée :
« C'était Black qu'il avait réveillé... doucement
En lui tirant la queue, et qui, traîtreusement,
S'était jeté sur lui. »
Ma fille, avec adresse,
Sur la main de son frère applique une compresse,
Et quand le rire aux pleurs se mêle dans ses yeux,
Avec un bon baiser le renvoie à ses jeux.
J'ai suivi, tout ému, ce tableau de famille ;
Ces soins ingénieux prodigués par ma fille.
Je la vois mariée, et, sur moi, ses enfants,
Me prenant pour coursier, grimper tout triomphants.
C'est l'avenir heureux, paisible, sans nuages,
Dont un tendre baiser dissipe les orages.
Oh ! que ne puis-je aussi pour mon fils, ici-bas,
Aplanir les sentiers trop rudes pour ses pas,
Et de sa vie, hélas ! faire que les blessures
Ne lui semblent jamais que légères morsures !
- - -
Il a bientôt dix ans ! Cueille-t-il une fleur
Ce n'est plus pour sa mère, encor moins pour sa sœur.
Il a, de par le monde, une gentille amie
Dont il jonche le lit, quand elle est endormie,
De bonbons, de jouets, pour charmer son réveil ;
Qu'il promène à son bras, tout fier, au grand soleil ;
Et s'affublant des noms de Monsieur, de Madame,
Dont il est le Mari... qu'il appelle sa Femme.
Pauvre enfant ! faut-il donc qu'en pleine floraison
Tu te courbes au vent de l'arrière-saison,
Et que ton cœur, déjà, fasse l'apprentissage
De ces déchirements, triste lot d'un autre âge ?
Pour mon fils la coquette, affectant le dédain,
S'est éprise en un jour, en une heure, soudain,
D'un grand fat qui vous a des poses de bravache,
Grâce à vingt poils follets qu'il nomme sa « moustache, »
Et qui fume en cachette !... — Ève, votre serpent
Était un petit saint près de ce sacripant ! —
Mon fils souffre... il languit... son teint n'a plus ses roses ;
Au plus fort de ses jeux il fait de longues pauses ;
Dans le vide, souvent, je vois son œil perdu ;
À sa lèvre entrouverte un nom est suspendu ;
Sous de fréquents soupirs sa poitrine se lève,
Et l'ange du bonheur a déserté son rêve.
Dans les bras maternels il s'est enfin jeté...
Ses douleurs, son angoisse, il a tout raconté.
Oh ! sa mère a reçu de graves confidences !
Mais sa voix a servi de baume à ses souffrances.
Puis sur ce grand chagrin quelques jours ont passé...
Tout, jusqu'au souvenir, s'est bien vite effacé.
Grand Dieu ! pour mon enfant, si cette autre morsure
Pouvait être jamais la dernière blessure !
- - -
Hier, j'étais tout seul. — Déjà tombait la nuit.
Mon fils, de mon fauteuil s'est approché... sans bruit.
De ses yeux enfiévrés sortait une lumière
Qui les rendait plus grands :
« Tiens, regarde ici, père, »
Me dit-il brusquement. — Et sa tremblante main
Dépliait une carte. — « À partir de demain,
A dit le professeur, il faut, de notre France
Biffer ce large coin qui, tel qu'une défense,
Me semblait pour toujours sur nos voisins jeté,
Oublier Metz, Strasbourg, l'héroïque cité,
Et n'apprendre plus rien qu'en deçà de la bande
Qui, dès lors, marque en noir la frontière allemande.
Est-ce la vérité ? — Moi qui savais si bien
Jusques au plus petit village alsacien !
Il nous a dit encore : « Un jour viendra peut-être... »
— Écoute, mon ami ; ce qu'a dit là ton maître :
Oublier ? n'est-ce pas ? Il l'a bien répété ?
Tu l'as bien entendu ?... C'est une lâcheté !
Je t'aime, tu le sais, et te rendre la vie
Belle comme un sourire était ma seule envie ;
Eh bien ! l'heure est venue où la voix du devoir
Doit seule parler haut sous peine de déchoir.
Quand tu passes le doigt sur la vaste échancrure
Faite à notre pays, sens-tu quelle morsure
Te déchire le cœur ? et te monter aux dents
Ce seul mot : la revanche ! Elle est pour vous, enfants.
Mais notre tâche, à nous, dès aujourd'hui commence.
Jetons dans votre sein la fertile semence
D'où naîtront des héros grandis par les malheurs,
Qui sur les murs de Metz planteront nos couleurs !
Nos frères en exil sur les terres conquises,
Pareils à des vaisseaux bloqués par les banquises,
Attendant, pour braver de nouveau les autans
Et s'élancer au large, un souffle de printemps,
Conservent, bien cachée au fond de leur mansarde,
— Signe de ralliement, — notre sainte cocarde :
Quelques-uns, plus heureux ! de notre beau drapeau
Ont à la trahison pu ravir un lambeau.
C'est le trait d'union !!! L'Alsace et la Lorraine,
Comme on aiguise un fer, vont aiguiser leur haine,
Et nous verrons bientôt, horrible effondrement !
Du peuple conquérant le grand démembrement.
Alors, ô mon enfant, si c'est moi qui commande,
Courons sus tous les deux à l'armée allemande.
Car, le sais-tu ? j'ai dû travailler de longs jours,
Du Rhin, jadis le nôtre ! à protéger le cours,
Et de mes mains creuser la, profonde tranchée
Faite, hélas ! de la terre à la France arrachée ;
J'ai même supporté pour vous revoir, enfants,
Plus qu'insultes et fouet... des refrains triomphants !
Oh ! nous sommes bien bas !... Mais qu'un grand nom surgisse,
Que la France apaisée autour de lui s'unisse,
Nous la verrons bientôt, par sa cohésion,
À la Prusse infliger la loi du talion.
Trois fois heureux, alors, qui paiera de sa vie
La résurrection de la sainte patrie ! »
- - -
Le père s'était tu. — Sous ses mâles accents
Son fils, hier enfant, avait déjà vingt ans ;
Car il avait senti la sublime morsure
Hors laquelle tout n'est que légère blessure !