«
Quoi ! Vous la proclamez aussi bonne que belle ?
Vous n'avez donc jamais senti sa dent cruelle ?
Ah ! prenez-y bien garde ! un jour, qui sait ? demain,
Sur vous lancera-t-elle un perfide venin.
Point de phrase pompeuse ou de longue harangue,
Pour déchirer autrui, mais un seul coup de langue.
Si sa lèvre se crispe, elle couve un bon mot,
Guette l'instant propice et vous le sert... tout chaud.
Et dire qu'on la croit comme on croit un oracle,
Qu'elle semble un bon Dieu dans son saint tabernacle,
Car c'est en vain qu'on cherche un amour anodin,
La moindre mauvaise herbe en son chaste jardin.
Mais, qu'importe ! donnons libre cours à ma bile,
Et pour vous mettre en garde, écoutez, entre mille,
Son plus récent exploit. Nous verrons bien, après,
Si pour vous elle aura d'aussi puissants attraits.
— Vous connaissiez de B…, ce brave militaire
Qui mourut l'an passé. Fut-il jamais, sur terre,
Ami plus dévoué, cœur plus franc et plus pur,
Caractère plus noble et confident plus sûr !
Vous savez qu'il voulut, en dépit de son âge,
(Il avait soixante ans !) tâter du mariage,
Et qu'il se maria. — Chacun eût envié
Sa nouvelle existence et sa félicité.
Favorisé du ciel, dès la première année,
De son heureux hymen une fille était née ;
Mais il voulait un fils, un héritier du nom ;
Il lui fallait un fils, fût-il un avorton.
Enfin il arriva ! C'était à n'y pas croire !
Le père triomphant chantait partout victoire.
Sur le tronc ravagé, déjà près de mourir,
Ce fils était un jet qu'il voyait refleurir.
Que lui faisaient, dès lors, les présents de Bellone :
N'avait-il pas conquis sa plus belle couronne ?
Aussi, qu'il était fier entre ses deux enfants !
Front haut, regard altier, il n'avait pas trente ans,
Il meurt ! et, tout à coup, une horrible vipère
Siffle et lance sur lui son poison délétère,
Traîne son vieil orgueil aux fanges du ruisseau,
De ses jeunes enfants profane le berceau ;
Et c'est un mot, un seul ! qui jette, à fin de compte,
Sur lui, le ridicule, à sa femme, la honte.
Oui, c'est d'après ce mot recueilli, répandu,
Que, dans bien des esprits, le doute est descendu
On en est arrivé, dans le fils et la fille,
À ne plus retrouver le moindre air de famille.
C'était l'hiver passé. Devant elle, à grands traits,
Des amis esquissaient les superbes hauts faits
Du brave général : sa dernière campagne,
Sa mort et la douleur de sa jeune compagne :
— « Il est mort en héros, » dit l'un d'eux.
— « En chrétien, »
Dit un autre. Mais elle, abrégeant l'entretien :
— « Il est mort, croyez-moi, de la mort d'un poète. »
— « D'un poète ? »
« — Oui vraiment, car se frappant la tête,
Tel que Chénier, lorsque son âme s'envola.
Il a pu répéter : J'ai quelque chose là ! »