← Retour aux poèmes

La vipère

Ernest Ameline · 1890 · Post-romantisme · 19e siècle
«
Quoi ! Vous la proclamez aussi bonne que belle ? Vous n'avez donc jamais senti sa dent cruelle ? Ah ! prenez-y bien garde ! un jour, qui sait ? demain, Sur vous lancera-t-elle un perfide venin. Point de phrase pompeuse ou de longue harangue, Pour déchirer autrui, mais un seul coup de langue. Si sa lèvre se crispe, elle couve un bon mot, Guette l'instant propice et vous le sert... tout chaud. Et dire qu'on la croit comme on croit un oracle, Qu'elle semble un bon Dieu dans son saint tabernacle, Car c'est en vain qu'on cherche un amour anodin, La moindre mauvaise herbe en son chaste jardin. Mais, qu'importe ! donnons libre cours à ma bile, Et pour vous mettre en garde, écoutez, entre mille, Son plus récent exploit. Nous verrons bien, après, Si pour vous elle aura d'aussi puissants attraits. — Vous connaissiez de B…, ce brave militaire Qui mourut l'an passé. Fut-il jamais, sur terre, Ami plus dévoué, cœur plus franc et plus pur, Caractère plus noble et confident plus sûr ! Vous savez qu'il voulut, en dépit de son âge, (Il avait soixante ans !) tâter du mariage, Et qu'il se maria. — Chacun eût envié Sa nouvelle existence et sa félicité. Favorisé du ciel, dès la première année, De son heureux hymen une fille était née ; Mais il voulait un fils, un héritier du nom ; Il lui fallait un fils, fût-il un avorton. Enfin il arriva ! C'était à n'y pas croire ! Le père triomphant chantait partout victoire. Sur le tronc ravagé, déjà près de mourir, Ce fils était un jet qu'il voyait refleurir. Que lui faisaient, dès lors, les présents de Bellone : N'avait-il pas conquis sa plus belle couronne ? Aussi, qu'il était fier entre ses deux enfants ! Front haut, regard altier, il n'avait pas trente ans, Il meurt ! et, tout à coup, une horrible vipère Siffle et lance sur lui son poison délétère, Traîne son vieil orgueil aux fanges du ruisseau, De ses jeunes enfants profane le berceau ; Et c'est un mot, un seul ! qui jette, à fin de compte, Sur lui, le ridicule, à sa femme, la honte. Oui, c'est d'après ce mot recueilli, répandu, Que, dans bien des esprits, le doute est descendu On en est arrivé, dans le fils et la fille, À ne plus retrouver le moindre air de famille. C'était l'hiver passé. Devant elle, à grands traits, Des amis esquissaient les superbes hauts faits Du brave général : sa dernière campagne, Sa mort et la douleur de sa jeune compagne : — « Il est mort en héros, » dit l'un d'eux. — « En chrétien, » Dit un autre. Mais elle, abrégeant l'entretien : — « Il est mort, croyez-moi, de la mort d'un poète. » — « D'un poète ? » « — Oui vraiment, car se frappant la tête, Tel que Chénier, lorsque son âme s'envola. Il a pu répéter : J'ai quelque chose là ! »

Notes

Recueil: Glanes poétiques. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5431958d/f118.item

← Précédent Une croisade Suivant → Le bain

Autres poèmes de Ernest Ameline

A la mairie 1878 A mon amie 1871 Adieux 1871 Ah! si les chiens pouvaient parler 1890 Au Saint Bernard 1878 Autres adieux 1871 Aveuglement 1878 Boutade d'enfant 1890 Brave cœur ! 1878 Cadeau divin 1890 Comment je me suis marié 1878 Coup de foudre! 1890 Cœur brisé! 1878 Dans la montagne 1873 De ciel en terre 1878 Délire 1873 Délivrance! 1873 Envoi à mes amis 1871 Gavroche 1890 Homicide par imprudence 1874 L'amour aux champs 1873 L'ancien forçat 1890 L'anniversaire 1874 L'appétit vient en mangeant 1874 L'offrande 1890 L'option 1875 La becquée 1890 La confession 1875 La logette 1877 La morsure 1873 La mort d'André Chénier 1875 La plus belle harmonie 1890 La salle des pas-perdus 1890 La vraie charité 1874 Le bain 1890 Le bon docteur 1874 Le guide 1878 Le nouveau drapeau 1875 Le nœud gordien 1874 Le père Rataplan 1875 Le sacristain 1890 Le sauveteur 1890 Les anges de la France 1878 Les balayeuses 1890 Les chaumes 1878 Les cloches 1875 Les dernières cartouches 1875 Les deux armées 1878 Légende du Mont Saint-Michel 1890 L’enfant aux deux mères 1878 Mes voisins 1871 Mon vis-à-vis 1878 Morte au monde 1878 On ne passe pas !... Déjà passé ! 1878 Pour le bon Dieu! 1876 Prends garde aux loups 1878 Promenade 1871 Sainte méprise 1890 Sans enfants 1878 Un cœur d’artiste 1874 Un gendre au fleuret 1878 Un livre 1878 Un miracle! 1890 Un patriote 1890 Un trait d'union 1878 Une conquête 1878 Une conquête (Etude parisienne) 1878 Une croisade 1890 Une envie 1878 Une messe sur la mer 1890 Utile dulci 1878