«
Regardez bien cet homme à la paisible allure,
Le chapeau rabattu sur sa mâle figure,
Des cordes sur l'épaule et la hache au côté,
L'été comme l'hiver toujours vêtu de laine,
Et qui sur les ruisseaux, les arbres et la plaine
Jette un long regard attristé ;
Puis, détachant ses yeux de notre globe infime,
Qui lance un fier défi vers la plus haute cime
Dans un cri guttural emporté par le vent :
Aigle précipité de la voûte éternelle,
Qui veut y remonter... car l'infini l'appelle,
L'infini... son seul élément !
C'est un guide !... un marin !— N'a-t-il pas ses audaces,
Son calme, sa vigueur, quand, à travers les glaces,
Il affronte, tout seul, les dangers et la mort,
Sans songer qu'à la fois matelot, capitaine,
Il se perdra peut-être en sa course lointaine
Et ne reverra plus le port ?
Oui, pareil au marin, le voilà sur la trace
De passages nouveaux. Il nargue la crevasse,
Près du gouffre béant pose son pied d'acier,
Sur des flots congelés bondit, et de leur cime
Redescend tout à pic jusqu'au fond de l'abîme :
Sa mer, à lui, c'est le glacier!
Mer terrible qui s'ouvre et trop souvent le broie,
Et qui sur aucun bord ne rejette sa proie.
Les femmes, les enfants de ceux qui sont partis
Espèrent, quelques jours, un retour illusoire...
Puis il ne reste, hélas ! bientôt que la mémoire
De ces malheureux engloutis.
C'est un guide !... un soldat ! — Dans l'abrupte muraille
Il creuse avec sa hache une profonde entaille,
Mais au sommet du pic guette son ennemi.
Écoutez, écoutez : on dirait la mitraille
Que vomit le canon dans un jour de bataille.
Se trouble-t-il ? a-t-il frémi ?
Il monte indifférent à l'horrible tempête,
Aux pierres effleurant sa poitrine et sa tête :
Que lui fait l'avalanche ? Il serre entre ses dents
Le drapeau du pays ! quand il atteint la cime,
Le plante, et sur le monde, ô spectacle sublime !
Déroule ses plis triomphants.
Ah ! si, comme autrefois, de son expérience
Le guide secondait aujourd'hui la science !
Mais non : c'est pour flatter le ridicule orgueil
De grimpeurs imprudents qu'il expose sa vie ;
Et Dieu lui fait souvent expier sa folie
En le brisant contre un écueil.
O toi dont la vigueur et dont le pied solide
N'avaient point de rivaux, dis-nous, guide intrépide,
Quel vertige te prit lorsque du Grand-Cervin
Tu fis serment un jour d'escalader la crête ?
Ne le savais-tu pas ? Déjà, cette conquête,
Beaucoup l'avaient tentée... en vain !
Que n'as-tu, toi tout seul, poursuivi cette gloire !
Tout seul, à son sommet, affirmé ta victoire
En y faisant flotter le pavillon français !
Tu serais revenu de cette cime altière,
Trop haute pour que l'aigle ose y bâtir son aire,
Fier, enivré de ton succès.
Tu serais revenu ! — Chamonix tout en fête
Eût acclamé son fils ! Confus, baissant la tête,
Les guides à l'envi t'eussent serré la main.
Mais il était écrit : « Le sommet, vierge encore,
Réclamera sa dette au pied qui le déflore. »
Sa dette, c'est du sang humain !
Tu descendais. Ton bras, sur les roches humides,
D'un touriste hésitant guidait les pas timides ;
Tout à coup son pied glisse et va t'atteindre au flanc ;
Tu chancelles... horreur ! ton piolet t'échappe,
Quatre corps enlacés tourbillonnent en grappe
Jusqu'au fond d'un gouffre béant.
Un voyageur, un seul, échappé par miracle
(La corde s'est rompue), assiste à ce spectacle,
Collé contre le roc et la sueur au front ;
Et, sans souffle, sans voix, et la face livide,
Il voit ses compagnons, rejetés dans le vide,
Se briser dans un dernier bond.
. . . . . . . . . . . .
C'est au pied du Cervin, sous la plus humble pierre,
Recouverte en tous temps d'immortelle et de lierre,
Que Croz est enterré. — Là, devant son bourreau,
Gît le guide martyr ! — O grimpeurs d'aventure !
Penchez-vous, écoutez ces mots, terrible augure,
Monter vers vous de son tombeau :
« Qu'un orgueil insensé jamais ne vous entraîne :
Le Ciel mit une borne à la puissance humaine ;
Regardez le Cervin ! C'est l'avertissement.
La pierre, l'épitaphe et la pâle couronne
Qu'on oubliera demain... tout ce qui m'environne,
C'est là, c'est là le châtiment ! »