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La vraie charité

Ernest Ameline · 1874 · Post-romantisme · 19e siècle
«
C'est une loi de la nature De s'entraider, de se chérir ; Quand Dieu jeta la créature Sur cette terre... pour souffrir, Il lui laissa, don ineffable Tempérant sa sévérité, Au cœur l'amour de son semblable : La consolante Charité ! Son nom, eu temps de république, Sur tous les murs de la cité, Se change en devise emphatique, Et c'est le mot Fraternité Qu'on lit jusqu'au fronton des temples ! Eh tien, malgré sa nouveauté, Combien en voyons-nous d'exemples Dans notre pauvre humanité ? Sa loi, pourtant, tient peu de place. Article unique envers autrui : « Ce que nous voudrions qu'il fasse Envers nous, le faire pour lui. » Qu'importe ! Au pauvre sous la neige L'homme heureux offre à peine un coin, Quelque lambeau qui le protège... Il ne saurait aller plus loin. La grande dame, dans ses quêtes, N'apporte que rivalité, Et soit au temple, soit aux fêtes, Tout est pour elle... vanité ! Ô Charité ! belle à distance, Qui couvres tout de ton manteau, Je ris de ta sotte importance Au milieu du monde nouveau. Car tu te débats dans le vide, Et quand tu crois toucher le port, Tu n'es plus qu'un spectre livide Et l'avant-garde de la mort. — . . . . . . . . . . Ah ! pourquoi, dès votre jeunesse, Vous égarer dans le chemin, Vous voiler ainsi de tristesse ? Allons, ami, prenez ma main. Je veux que vos paupières closes S'ouvrent à la sainte lueur, Je veux vous dire de ces choses Qui nous refont un autre cœur. Et puisque nos yeux sur les cimes Où plane la prospérité, N'ont plus, à ces hauteurs sublimes, Leur première limpidité, Au dernier degré de l'échelle De notre triste humanité, Je vais vous montrer un modèle De la divine Charité. - - - « J'ai mes pauvres. Chez eux, bien des fois dans l'année, Surtout quand vient l'hiver, je fais une tournée. Un jour, j'allais gravir le sordide escalier D'une brodeuse à qui je donne à travailler, Quand je la vois sortir, haletante, éperdue, Et d'un bond, sans me voir, s'élancer dans la rue. Je monte cependant. — À peine sur le seuil, J'aperçois, près du feu, dans l'unique fauteuil Qu'elle a pu se donner par son économie, Une figure hâve. — On l'eût dite endormie, Sans un fréquent soupir, des pleurs silencieux Qui traçaient un sillon en tombant de ses yeux. Tout, dans la chambre, avait sa place accoutumée. Dans sa cage chantait la tourterelle aimée ; Et pourtant, près du lit toujours fait avec soin, J'en crois voir un second, près du mur, dans le coin. Tandis que le premier respire un air de fête, Sur l'autre, dirait-on, un souffle de tempête A passé. — Tout est nu : sous les plis entr'ouverts Des rideaux, point d'image et point de rameaux verts, Point de crucifix, point de coquille nacrée Où se plongent les doigts dans l'onde consacrée. C'est le protestantisme en sa sobriété, De Luther et Calvin la froide austérité. Comment s'est accompli cet étrange partage ? Ma protégée a donc fait un gros héritage ?... Et je réfléchissais... Quand j'entends, tout en bas, Sur les degrés usés le bruit sec de ses pas. D'un bond, elle a franchi la dernière volée ; La voici près de moi, toute rouge, essoufflée : « Madame, excusez-moi... j'étais chez le pasteur... « Je la trouve bien mal... et j'avais si grand' peur « Qu'elle ne trépassât sans la moindre prière, « Que je viens de remplir sa volonté dernière. » — « Le pasteur arrivait. Nous entrâmes tous trois. Tandis qu'à la mourante il court, et que sa voix Doucement la prépare au suprême voyage, De cette vie à l'autre adoucit le passage ; Je demande à l'écart, tout bas, discrètement, Le vrai mot de l'énigme, et pourquoi, quand, comment Est devenu commun le trop étroit domaine? — « Oh ! c'est bien simple, allez ! C'était l'autre semaine Un matin, on vida son pauvre galetas, Et du peu qu'elle avait on ne fit qu'un seul tas Qu'on vendit à l'encan. — Il fallait satisfaire L'âpre rapacité de son propriétaire. Et quand tout fut fini... qu'il ne resta plus rien, Son lit seul excepté, ses oiseaux et son chien Dont on ne voulut pas, j'ouvris soudain ma porte : « Pauvre femme, lui dis-je, entrez, et soyez forte. Ne désespérez pas, car tout arrive au mieux ; Jusqu'à des temps meilleurs nous vivrons toutes deux, Sinon comme des sœurs, ainsi que des amies. Quel superbe avenir ! et que d'économies ! Une même lumière ! un unique foyer ! Chaque trimestre, enfin, un seul terme à payer ! Allez ! rien ne viendra déranger l'harmonie De la Société Misère et Compagnie, Et de notre heureux sort plus d'un sera jaloux. C'est dit, c'est convenu. — Madame, entrez chez vous. » « Nous avons, depuis lors, fait excellent ménage, Sans nous plaindre jamais de notre voisinage. Pourtant, nous différons en matière de foi ; Mais nous nous sommes fait une règle, une loi De toujours respecter, malgré leur dissidence, Les saints enseignements qu'a reçus notre enfance. Que de fois je l'ai vue, au chevet de mon lit, Arranger de ses mains, images, buis béni ! Que vous dirai-je ? Heureux d'un commerce paisible, Le Paroissien vit à côté de la Bible, Oh ! pour la convertir je n'ai fait nul effort ; Car, à la voir si calme en face de la mort, Dieu, je le jurerais, mesure sa sentence Aux actes de la vie et non à la croyance. » — « Sa voix était pour moi comme un céleste accord, Elle ne parlait plus que j'écoutais encor. J'ai glissé dans sa main une aumône furtive, Et son regard m'a dit qu'à propos elle arrive ; Car leur travail commun, qui paraissait béni, Chôme depuis longtemps. Leur ciel s'est rembruni. La mort frappe à son tour, implacable, inhumaine... Briserez-vous, mon Dieu ! leur fraternelle chaîne ? Des choses d'ici-bas ô singulier retour ! Quand l'automne arriva, c'était elle, à son tour, Qui, d'un mal sans espoir victime résignée, Tendait à son amie une main décharnée, En disant d'une voix qui tombait par degré ; « Allez, il en est temps, me chercher le curé. »

Notes

Recueil: Rêves du foyer. Dédicace: A Madame M.B. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5625017t/f75.item

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