«
Son réveil est triste, morose ;
Jamais, dans l'alcôve mi-close,
Jamais, sous le rideau bouffant,
Tout pétillant de gentillesse
Et jetant un cri d'allégresse,
Ne passe un frais minois d'enfant.
Le cœur en deuil, elle se lève,
Car elle a senti, dans un rêve,
Deux petits bras ronds, potelés,
Les bras charmants d'un petit ange
Tombé de la sainte phalange,
À son cou longtemps enroulés.
De cet enfant imaginaire,
Quand vient l'heure de la prière,
Elle prend et joint les deux mains :
Sur ses genoux, son buste rose
Se courbe dans la sainte pose
Qu'au ciel on prête aux chérubins.
À table, d'un regard avide,
Elle couve la place vide
Qu'il pourrait aisément tenir, —
Et ses yeux se gonflent de larmes...
Enfant, cause de ses alarmes,
Pourquoi tant tarder à venir ?
Quelle douleur cuisante, vraie !
Son pauvre cœur est sur la claie
Quand le hasard, dans son chemin,
Amène la moindre fillette
Qui lance son chant d'alouette
Et se fait tirer par la main.
Elle la suit ; ô doux mirage !
Entre avec elle sous l'ombrage
Des beaux jardins, et, par degrés,
L'attire... la saisit... l'embrasse...
Et l'enfant la regarde en face
Avec de grands yeux effarés.
Ou bien elle entr'ouvre sa robe
Au frais blondin qui se dérobe
En poussant mille petits cris,
Et, frémissante, tout heureuse,
Caresse sa tête soyeuse
Perdue au milieu de ses plis.
Voilà déjà bien des années
Que de son cœur tombent fanées
Fleurs d'espérance et fleurs d'amour ;
Le grand, l'insondable mystère
Qui lui ravit le nom de mère
Va s'obscurcissant chaque jour.
Voyez-la, pâle, solitaire,
Exhalant la même prière,
Courbée en deux, aux saints parvis :
« Ô toi qui jamais ne délaisses
L'âme qui t'offre ses tristesses,
Donne-moi, Vierge sainte, un fils! »
. . . . . . . . . . .
Mais, un matin, de sa fenêtre,
Sous la neige elle a vu paraître
Une bière qu'on emportait
Sans cortège, même sans prêtre, —
La bière d'un tout petit être...
Derrière... un homme sanglotait.
Les yeux sur les tentures blanches
Qui cachaient mal les quatre planches,
Enveloppe de son bonheur,
Il trébuchait comme un homme ivre :
Que lui fait de mourir, de vivre ?
Son fils est mort... mort est son cœur!
À peine si la foule s'ouvre
Et si le passant se découvre :
On dirait que pour ces cercueils,
Hélas ! qui ne sont pas de taille,
Et frôlent, honteux, la muraille,
Il n'est point de respects... de deuils!
Si la route est longue, on l'abrège ;
Les deux porteurs, tout blancs de neige,
Font la corvée en grommelant.
Ils vont... à la fosse commune
Jeter cette charge importune,
Ce qui fut, hier... un enfant !
Ô prodige! la pauvre femme
Renaît à la vie. Une flamme
En elle a passé comme un trait,
Et de larmes toute baignée :
« Mon Dieu ! dit-elle, prosternée,
Ce que vous faites est bien fait ! »