«
« Mes très chers frères : Savez-vous
Que notre église est par trop sale.
Ces gens-là, vraiment, étaient fous,
Qui, jadis, sculptaient une stalle,
Un banc d'œuvre, des bénitiers
Comme on travaille des dentelles,
Et découpaient de lourds piliers
En faisceaux de colonnes frêles.
Voilà quel serait mon avis :
Notre église n'est que poussière,
Depuis les voûtes au parvis,
Il faut en regratter la pierre ;
Abattre ses sphynx, ses démons
À la figure grimaçante,
Qui jettent, dans les environs,
Au clair de lune, l'épouvante.
Nous devons replâtrer aussi
Notre tour... qu'on prétend gothique :
Voilà longtemps qu'à la Fabrique,
Ses brèches demandent merci !
Remplacer sa cloche fêlée.
Qu'à peine on entend du lavoir,
Quand, pour la prière du soir,
On la sonne à toute volée.
Allons ! coupons, ces grands pommiers
Entravant par leurs longues branches,
Au dire de nos marguilliers,
La procession des dimanches.
Qu'on abatte aussi ces ormeaux
Et la muraille qui menace,
Mordons enfin sur les tombeaux...
Il faut bien que le bon Dieu passe.
De la pauvreté, mes amis,
Notre temple est le triste emblème,
Mais le Créateur a promis
De faire mûrir ce qu'on sème.
Allons ! mes chers paroissiens,
Retournez le fond de vos poches,
Pareils aux villages voisins,
Nous aurons bientôt nos trois cloches. »
Et sans plus tarder, le pasteur
Prenant sa soutane de fête
Et son air le plus séducteur,
A commencé la grande quête :
« Donnez ! c'est pour votre salut, »
— Dit-il, au seuil de la chaumière,
Et plus loin : « Pour ce noble but,
« Marquis, apportez votre pierre. »
Le germe grandit, devient œuf,
Avec amour chacun le couve,
Puis, un matin, le curé trouve
Qu'il lui faudrait un clocher neuf.
Et de nouveau, le pauvre hère,
Qui n'a plus un jour de répit,
Vend tout son bien... jusqu'à son lit.
Il eût même vendu son frère.
Jamais on n'eût à bonne fin
Conduit ce projet gros d'obstacles,
Si le saint patron — un malin —
N'eût, un beau jour, fait des miracles.
Lors, ce n'est plus un seul curé
Qui peut suffire au sanctuaire :
Le Chapitre a délibéré...
L'Évêque concède un vicaire.
En place on convertit les prés,
En auberge l'humble chaumière,
Des pauvres couvrent les degrés
Qui mènent au saint reliquaire.
La nef, d'un blanchâtre ciment,
Jusqu'à la voûte se maquille,
Et ce ridicule ornement,
Lui donne un vrai masque de fille.
Aux murs, de flamboyants tableaux,
De saints versets et des devises ;
Autour de modernes vitraux
Des ex-voto pendent des frises...
Puis, dans les airs, du gros bourdon
La volée annonce les messes...
« Grand saint !... dont j'ignore le nom,
« Voici l'instant de vos prouesses.
« Que sur mon cœur plus dur qu'un roc
« Un effet de votre puissance "
« Jette des rayons d'espérance...
« — Sur vous seul ? Fi ! j'opère en bloc.
« Et pour ne pas vous prendre en traître.
« Voyez ces gens de tous pays…
« Pour deux qui s'en iront guéris,
« Il en est cent qui croiront l'être. » —
. . . . . . . . . . . .
Puisque je ne dois plus marcher
Qu'aux rives d'un lac de tristesse,
D'où je peux à peine arracher
Quelques lambeaux de ma jeunesse ;
Puisqu'il n'est plus, l'étroit ruisseau
Qu'on traversait sur une pierre,
Et que recouvrait d'un manteau
La verdoyante cressonnière ;
Qu'on a rasé la vieille croix
Aux bras grands ouverts sur les tombes,
Où je m'agenouillais, parfois,
Près des rustiques catacombes ;
Profané ce champ de la mort,
Où, sur la grossière épitaphe,
Débordant sans le moindre effort,
Le cœur tenait lieu d'orthographe.
Puisque de la tour de granit
L'oiseau s'enfuit à tire-d'aile,
Et que la gentille hirondelle
N'y vient plus suspendre son nid ;
Partons aussi ! de ces bocages
Exilons-nous, et pour jamais ;
Du livre qu'autrefois j'aimais
Déchirons les dernières pages.