← Retour aux poèmes

Une croisade

Ernest Ameline · 1890 · Post-romantisme · 19e siècle
«
« Mes très chers frères : Savez-vous Que notre église est par trop sale. Ces gens-là, vraiment, étaient fous, Qui, jadis, sculptaient une stalle, Un banc d'œuvre, des bénitiers Comme on travaille des dentelles, Et découpaient de lourds piliers En faisceaux de colonnes frêles. Voilà quel serait mon avis : Notre église n'est que poussière, Depuis les voûtes au parvis, Il faut en regratter la pierre ; Abattre ses sphynx, ses démons À la figure grimaçante, Qui jettent, dans les environs, Au clair de lune, l'épouvante. Nous devons replâtrer aussi Notre tour... qu'on prétend gothique : Voilà longtemps qu'à la Fabrique, Ses brèches demandent merci ! Remplacer sa cloche fêlée. Qu'à peine on entend du lavoir, Quand, pour la prière du soir, On la sonne à toute volée. Allons ! coupons, ces grands pommiers Entravant par leurs longues branches, Au dire de nos marguilliers, La procession des dimanches. Qu'on abatte aussi ces ormeaux Et la muraille qui menace, Mordons enfin sur les tombeaux... Il faut bien que le bon Dieu passe. De la pauvreté, mes amis, Notre temple est le triste emblème, Mais le Créateur a promis De faire mûrir ce qu'on sème. Allons ! mes chers paroissiens, Retournez le fond de vos poches, Pareils aux villages voisins, Nous aurons bientôt nos trois cloches. » Et sans plus tarder, le pasteur Prenant sa soutane de fête Et son air le plus séducteur, A commencé la grande quête : « Donnez ! c'est pour votre salut, » — Dit-il, au seuil de la chaumière, Et plus loin : « Pour ce noble but, « Marquis, apportez votre pierre. » Le germe grandit, devient œuf, Avec amour chacun le couve, Puis, un matin, le curé trouve Qu'il lui faudrait un clocher neuf. Et de nouveau, le pauvre hère, Qui n'a plus un jour de répit, Vend tout son bien... jusqu'à son lit. Il eût même vendu son frère. Jamais on n'eût à bonne fin Conduit ce projet gros d'obstacles, Si le saint patron — un malin — N'eût, un beau jour, fait des miracles. Lors, ce n'est plus un seul curé Qui peut suffire au sanctuaire : Le Chapitre a délibéré... L'Évêque concède un vicaire. En place on convertit les prés, En auberge l'humble chaumière, Des pauvres couvrent les degrés Qui mènent au saint reliquaire. La nef, d'un blanchâtre ciment, Jusqu'à la voûte se maquille, Et ce ridicule ornement, Lui donne un vrai masque de fille. Aux murs, de flamboyants tableaux, De saints versets et des devises ; Autour de modernes vitraux Des ex-voto pendent des frises... Puis, dans les airs, du gros bourdon La volée annonce les messes... « Grand saint !... dont j'ignore le nom, « Voici l'instant de vos prouesses. « Que sur mon cœur plus dur qu'un roc « Un effet de votre puissance " « Jette des rayons d'espérance... « — Sur vous seul ? Fi ! j'opère en bloc. « Et pour ne pas vous prendre en traître. « Voyez ces gens de tous pays… « Pour deux qui s'en iront guéris, « Il en est cent qui croiront l'être. » — . . . . . . . . . . . . Puisque je ne dois plus marcher Qu'aux rives d'un lac de tristesse, D'où je peux à peine arracher Quelques lambeaux de ma jeunesse ; Puisqu'il n'est plus, l'étroit ruisseau Qu'on traversait sur une pierre, Et que recouvrait d'un manteau La verdoyante cressonnière ; Qu'on a rasé la vieille croix Aux bras grands ouverts sur les tombes, Où je m'agenouillais, parfois, Près des rustiques catacombes ; Profané ce champ de la mort, Où, sur la grossière épitaphe, Débordant sans le moindre effort, Le cœur tenait lieu d'orthographe. Puisque de la tour de granit L'oiseau s'enfuit à tire-d'aile, Et que la gentille hirondelle N'y vient plus suspendre son nid ; Partons aussi ! de ces bocages Exilons-nous, et pour jamais ; Du livre qu'autrefois j'aimais Déchirons les dernières pages.

Notes

Recueil: Glanes poétiques. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5431958d/f112.item

← Précédent Coup de foudre! Suivant → La vipère

Autres poèmes de Ernest Ameline

A la mairie 1878 A mon amie 1871 Adieux 1871 Ah! si les chiens pouvaient parler 1890 Au Saint Bernard 1878 Autres adieux 1871 Aveuglement 1878 Boutade d'enfant 1890 Brave cœur ! 1878 Cadeau divin 1890 Comment je me suis marié 1878 Coup de foudre! 1890 Cœur brisé! 1878 Dans la montagne 1873 De ciel en terre 1878 Délire 1873 Délivrance! 1873 Envoi à mes amis 1871 Gavroche 1890 Homicide par imprudence 1874 L'amour aux champs 1873 L'ancien forçat 1890 L'anniversaire 1874 L'appétit vient en mangeant 1874 L'offrande 1890 L'option 1875 La becquée 1890 La confession 1875 La logette 1877 La morsure 1873 La mort d'André Chénier 1875 La plus belle harmonie 1890 La salle des pas-perdus 1890 La vipère 1890 La vraie charité 1874 Le bain 1890 Le bon docteur 1874 Le guide 1878 Le nouveau drapeau 1875 Le nœud gordien 1874 Le père Rataplan 1875 Le sacristain 1890 Le sauveteur 1890 Les anges de la France 1878 Les balayeuses 1890 Les chaumes 1878 Les cloches 1875 Les dernières cartouches 1875 Les deux armées 1878 Légende du Mont Saint-Michel 1890 L’enfant aux deux mères 1878 Mes voisins 1871 Mon vis-à-vis 1878 Morte au monde 1878 On ne passe pas !... Déjà passé ! 1878 Pour le bon Dieu! 1876 Prends garde aux loups 1878 Promenade 1871 Sainte méprise 1890 Sans enfants 1878 Un cœur d’artiste 1874 Un gendre au fleuret 1878 Un livre 1878 Un miracle! 1890 Un patriote 1890 Un trait d'union 1878 Une conquête 1878 Une conquête (Etude parisienne) 1878 Une envie 1878 Une messe sur la mer 1890 Utile dulci 1878