«
Un petit lac brillait sous un soleil timide,
Au milieu des collines, entouré de bosquets ;
Des nymphes s’y baignaient, car l’eau était limpide
Et fraîche, et que l’endroit demeurait isolé ;
Farouches, elles jouaient dans l’onde, dévêtues,
Laissant pour seuls témoins de leurs beautés divines,
Les quelques dieux fripons, qui écartaient les nues,
Pour les voir s’amuser dans les eaux cristallines.
Leurs formes serpentaient sous les nénuphars roses,
Leurs longs cheveux semblaient ne jamais se finir…
Leur jeunesse exhalait un doux parfum de rose,
Et l’éclat de leur peau ne pouvait se ternir…
Un matin, dès l’aurore, une nymphe d’entre-elles
Entendit approcher, venant de la vallée,
Un promeneur qui sifflait une ritournelle ;
Les naïades, apeurées, voulurent s’en aller.
Le siffleur s’arrêta aux abords de l’étang ;
Il observa, songeur, l’étendue argentée ;
Ensuite il se saisit d’un petit instrument,
S’étendit sur la berge et se mit à chanter ;
Et sa voix était claire comme l’eau des sources,
Et douce comme un vent qui vient calmer l’été ;
Les nymphes effrayées arrêtèrent leurs courses
Et, se tenant les mains, revinrent l’écouter.
Il racontait sa peine à l’écho des collines,
Il pleurait sur la mort de celle qu’il aimait…
Les naïades sentaient leurs âmes enfantines
S’évanouir dans l’air et se mettre à pleurer.
Elles se cachaient toutes derrière des roches
Ou derrière les arbres qui bordaient la rive,
Jusqu’à ce que Lotis, qui était la plus proche,
Décide d’avancer de manière excessive :
Mélite.
« Que fais-tu ?
Tritée.
Reviens-là !
Pallas.
Es-tu folle ?
Daphné.
Reviens !
Lotis.
Je veux voir celui qui chante comme les Dieux !
Mélite.
Mais c’est trop dangereux !
Tritée.
Prends garde des humains !
Lotis.
Il ne me verra pas, il a fermé ses yeux. »
Mais le triste poète sentit les essences
De rose, de jasmin, de violette, de myrrhe
Qui émanaient du corps qui venait en silence,
Couvert par les échos des cordes de sa lyre.
Il leva ses paupières et surprit la naïade ;
Elle s’arrêta net, et se cacha dans l’eau.
Le poète sourit et reprit sa ballade,
Heureux d’avoir quelqu’un pour écouter ses maux.
La matinée prit fin, l’intrus se retira ;
Les cinq sœurs ébranlées quittèrent leurs abris.
Lotis.
« Que c’était beau ! Daphné, crois-tu qu’il reviendra ?
Daphné.
J’espère !
Pallas.
Il faut avouer, son chant était joli… »
Le lendemain, dès l’aube résonna la lyre,
Et toute la semaine l’homme vint chanter,
Et chaque jour encore et les jours qui suivirent ;
Les nymphes, peu à peu, étaient comme enchantées.
Si bien qu’elles laissaient le poète les voir ;
Elles nageaient plus loin et, gardant leurs distances,
S’allongeaient sur les joncs et sur les taros noirs,
Et s’endormaient parfois, imprégnées de confiance.
Ainsi, tandis qu’un matin les nymphes tendaient
L’oreille en attendant que le poète arrive :
Lotis.
« C’est lui !
Daphné.
Le revoilà !
Pallas.
Il nous fait patienter !
Mélite.
Mais calmez-vous voyons !
Tritée.
Restez loin de la rive !
Lotis.
C’est fini, je ne veux plus rester détachée !
Aujourd’hui je m’en vais discuter avec lui…
Pallas, en murmurant.
Ce n’est pas très prudent ; Tritée va se fâcher…
Tritée.
Tu as bien deviné ; Lotis ! je t’interdis !
Lotis.
Je ne suis pas ta fille, et tu sens comme moi
Qu’il ne peut rien venir de mauvais de son cœur !
Je voudrais l’acclamer juste pour cette fois,
Lui qui vient tous les jours nous chanter ses malheurs… »
Lotis quitta le rocher des naïades vierges,
(Les autres la suivirent des yeux seulement)
Mais lorsqu’elle atteignit l’arène de la berge,
Elle tomba sous le coup de l’effarement.
Quelques instants plus tard, un cri se fit entendre,
Et la terreur gagna les filles de Téthys.
Elles vinrent rejoindre leur sœur, sans attendre ;
Deux chasseurs se tenaient au-dessus de Lotis :
Lotis.
« Laissez-moi !
Daphné.
Laissez-la !
Un chasseur, en riant.
Quelle belle surprise !
L’autre, en retenant Lotis.
Va prévenir les autres ! une nymphe chacun !
Le premier.
D’accord ! ne laisse pas filer ces belles prises ! »
Mais il se retourna pour voir venir quelqu’un :
Le poète accourait, la lyre dans sa main ;
Il se jeta sur l’homme qui tenait l’enfant ;
S’en suivirent des chocs, des hurlements ; soudain,
La lyre fut brisée en un coup triomphant.
L’autre chasseur bondit en sortant une lame,
La plongea dans le ventre du pauvre sauveur
Qui, porté par la rage qu’il avait dans l’âme,
L’arracha et la planta sur son agresseur.
Le silence revînt, les nymphes s’effondrèrent ;
Le sang se répandait dans le sable autour d’elles :
Le poète mourrait et, s’allongeant à terre,
Il sourit calmement à ses jeunes fidèles :
Le poète.
« Comme j’aurais aimé revenir chaque jour,
Tout au long de ma vie, revoir vos doux visages.
Venir chanter pour vous la tristesse et l’amour
Restera de mon livre la plus belle page… »
Et ses yeux se fermèrent, une dernière fois.
Et la berge du lac était devenue rouge.
Les naïades pleuraient toutes sur le corps froid…
Lotis.
« Poète, lève-toi ! dis quelque chose ! bouge !
Pallas, priant.
Thétys, mère adorée, je t’en prie, viens en aide
À cet homme si bon qui nous aura sauvées ! »
La déesse parut, se pencha sur l’aède :
Téthys.
« Venez mes filles, aidez-moi à le soulever. »
Les cinq filles et la mère portèrent le mort ;
La dépouille, lavée, fut immergée dans l’eau ;
Elles se rassemblèrent au-dessus du corps
Et prièrent tout bas, et pleurèrent tout haut.
La déesse incanta une métamorphose ;
La chair se dissipa en un brouillard vermeil,
Et, poussant vers l’azur, près des nénuphars roses,
Fleurirent des lotus aux couleurs du Soleil.
Téthys.
« Lotis, n’oublie jamais ce qu’il a fait pour toi !
Mes enfants, grandissez bien à l’écart du monde ;
Il y a trop de danger au-delà de ces bois ;
Demeurez loin de tout et cachez-vous dans l’onde. »
- - -
Il est dit que l’on voit parfois sur quelques rives,
Aux abords de ces lacs où le monde s’endort,
À l’aube, des naïades aux allures craintives
Qui murmurent des chants, coiffées de lotus d’or.