«
C’était le jour du peuple à visiter son Louvre,
Et, toi silencieux, sous la porte qui s’ouvre,
Le peuple, comme un fleuve errant en liberté,
Allait porter son vote à l’immortalité.
Et moi, prise au courant de cette foule aimée,
Marchant avec effort dans son flot enfermée,
J’ouvrais mes yeux sans voile aux mordantes clartés
Qui des lambris vivants sortaient de tous côtés.
Mais le cœur palpitant comme un cœur d’alouette
Attirée au miroir où se heurte sa tête,
J’avançais toute lasse et les yeux larmoyants,
Laissant glisser mes pieds sur les parquets fuyants,
Comme un rêve. Enlacée au bras d’une compagne :
« Où donc l’air pur, disais-je, et l’ombre, et la campagne,
Et la fleur véritable et qui se cueille, et l’eau
Dont le semblant scintille au fond de ce tableau,
Mais qui ne coule pas ! » Ta voix fraîche, ô Nature,
Appelait loin de l’art mon esprit sans culture,
Et vous, pardonnez-moi, chefs-d’œuvre confondus,
Pour mes sens imparfaits vous étiez tous perdus.
Mais là-bas, séparé des marbres, des dorures,
Ses riantes beautés qu’enchaînent leurs bordures,
Et d’enfants qu’on eût dit prêts à courir vers nous,
Qui donc force la foule à plier les genoux ?
Quel sombre attirement, quelle chaste lumière,
A secouru de loin ma brûlante paupière ?
Quelle halte pieuse à travers les bruits forts
A suspendu la foule et ses houleux efforts ?
Un Christ ! Une croix haute en silence gardée
Par deux hommes rêveurs, deux soldats de Judée,
Veilleurs insoucieux des meurtres d’alentour,
Demandant à la Nuit : Quand donc fera-t-il jour ?
Il fait jour ! Il fait jour ! D’une croix éclairée
La lumière descend dans cette nuit sacrée ;
Mais, pour vos yeux de chair et malgré son retour,
Ô veilleurs de la mort, il ne fera plus jour.
La lune sur la terre avançant son visage
De rayons effrayés perce le noir feuillage
Comme un esprit vivant qui juge cette mort,
Et le peuple qui tue et les Rois sans remord.
Au fond du lourd sommeil, la moquerie éteinte
Partout d’un saint effroi laisse couler la teinte,
Et l’âme en pleurs est libre enfin de se plonger
Dans ce repos terrible et doux à partager.
De vos flancs tout ouverts, ô vrai roi qu’on ignore, O
Ô Dieu vrai ! le pardon saigne et s’échappe encore ;
Il saigne, oracle amer des maux qui vont couler
Sur les ingrats que seul vous veniez consoler !
Qui donc a retracé ce triomphe sans armes,
Cet oracle muet qui crie avec des larmes ?
Pour peindre ainsi son Dieu de tendresse expiré
Au fond d’un cœur mortel qu’il faut avoir pleuré !
Qui donc a retrouvé ces couleurs introuvables,
Ces ténèbres qu’on voit, ces pardons ineffables.
Ce silence épandu dans l’air terrifié,
Ce lamentable adieu du cher Crucifié !
Cette nuit qu’on entend sangloter sous ses voiles,
Et l’orbe qui rougit dans un ciel sans étoiles,
Et l’herbe qui se penche en tremblant sous les pieds,
Les doux pieds de Jésus, les pieds froids et cloués.
Qui n’a pas vu cela ne saurait le comprendre,
Qui l’a vu s’en abreuve, et ne peut pas vous rendre,
Ô Christ ! Ô pieds sanglants ! Ô visage incliné !
Ô grandeur ! Ô Dieu mort qui pour nous étiez né !
J’y penserai toujours. Toujours, morte ou blessée,
J’aurai sur cette croix ma mémoire enlacée.
Dieu d’amour, si l’amour sauve tout de l’enfer,
Bénissez votre peintre, il a beaucoup souffert.