«
Si mes petites chéries,
Voulaient venir avec moi,
Pour nos tendres causeries,
Nous trouverions des prairies,
Toujours calmes et fleuries,
Où ne chasse pas le roi.
Nous boirions à des fontaines,
Dont l’éternelle fraîcheur
Et les sources toujours pleines,
Étanchent de nos haleines,
Les soifs ardentes et vaines,
Et nous lavent jusqu’au cœur !
Nous ne verrions plus l’aumône,
Tomber rare et lentement ;
Quand c’est Dieu qui compte et donne,
Plus d’enfants qu’on abandonne ;
L’astre qui fait sa couronne,
Les réchauffe également !
Plus de cages souterraines,
Où vient avorter le jour ;
Plus d’hommes serrés de chaînes ;
Plus d’âmes lourdes de haines,
Où, lucides et sereines,
Les âmes se font amour !
Là, plus de tête encor vive,
Coupée au tranchant du fer ;
De la terre affreux convive,
Plus de bourreau qui survive,
À cette tête plaintive,
Qu’il croit jeter à l’enfer !
Plus de charité qui pleure,
Et qui s’épuise en cherchant
Le pardon ! plus rien qui meure,
Sous l’étouffement de l’heure ;
Plus de grâce qui demeure
Clouée aux mains du méchant.
Là, plus de cœur qui s’égare,
À poursuivre un autre cœur ;
Plus d’âme triste et bizarre,
Sans se soupçonner barbare,
Qui s’isole et se sépare
De l’âme qui fut sa sœur !
Pareilles à trois mésanges,
Qui font voile dans espoir,
Quittant les terrestres langes,
Pour rejoindre nos phalanges,
Nous reverrions tous les anges,
Qui nous ont dit : Au revoir !
Mais, non, doux portraits que j’aime !
Détournez votre flambeau,
De l’autan, qui sur moi-même,
Souffle d’une hâte extrême ;
Il vous manque le baptême,
Qui nous achète un tombeau.
Que vos pleurs vous fassent belles !
Moi, j’irai seule d’abord,
Ô mes naissantes mortelles,
Et comme aux esprits fidèles,
J’irai vous chercher des ailes
Pour voler à l’autre bord !
Déjà comme la colombe,
Qui tourne dans le malheur,
Ma pensée et plane et tombe,
S’abreuve aux fleurs d’une tombe ;
Puis, sentant qu’elle succombe,
Revient mourir à mon cœur !