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La mort de Jonathas

Alphonse de Lamartine · 1830 · Romantisme · 19e siècle
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La scène représente un champ de bataille jonché de morts. Il est nuit. SCÈNE IV Jonathas blessé, soutenu par un vieillard, son écuyer, entre par un des côtés de la scène. JONATHAS; ESDRAS, écuyer de Jonathas. JONATHAS, avançant avec peine. Où sommes-nous, Esdras ? où conduis-tu mes pas ? Laisse-moi ! – Tous tes soins ne me sauveront pas : Mon sang coule à longs flots; – mes yeux s’appesantissent, Et mes genoux sans force à chaque pas fléchissent. ESDRAS, s’efforçant de le conduire plus loin. Rappelez, ô mon fils, un reste de chaleur ! Ne tombez pas vivant dans les mains du vainqueur ! Encore quelques pas ! JONATHAS, essayant en vain de marcher. Ma force m’abandonne ; Sous la main du trépas mon cœur serré frissonne : C’en est fait ! je succombe ! Il se laisse tomber au pied d’un sycomore. ESDRAS, désespéré. O mortelle douleur ! Il tombe ! et je n’ai pu prévenir son malheur, À mon maître expirant donner des soins utiles, Ni d’un fardeau si cher charger mes bras débiles ! Ah ! malheureux vieillard ! loin de le secourir, Hélas ! à ses côtés tu ne peux que mourir. JONATHAS, avec effort. Écoute, cher Esdras, ma dernière prière : Si cette nuit fatale… épargne au moins mon père, Raconte-lui ma mort ; dis-lui que Jonathas N’est pas tombé sans gloire en ses premiers combats. Dis-lui que pour David j’implore sa clémence, Que le Seigneur sur moi venge son innocence, Que je meurs sans me plaindre, et qu’en le bénissant, Pour son peuple et pour lui j’ai versé tout mon sang ! ESDRAS, baigné de larmes. Quoi ! je verrais mourir celui que j’ai vu naître ? Ai-je donc trop vécu pour survivre à mon maître ? O douleur ! – Mais le ciel peut prolonger vos jours. Si l’aurore vers nous ramenait du secours ? Si quelque fugitif, aidant mon bras débile, Vous portait avec moi vers un plus sûr asile ? J’écoute. – Mais partout un silence de mort !… JONATHAS. Va ! je n’attends plus rien des hommes ni du sort : Si seulement, ah Dieu ! si je pouvais encore Étancher d’un peu d’eau la soif qui me dévore ! ESDRAS, parcourant la scène. Hélas ! j’en cherche en vain. Dans ces arides lieux, Nulle fontaine, ô ciel ! ne réjouit mes yeux ; D’aucune source au loin je n’entends le murmure ; Pas une goutte d’eau sur la pâle verdure ! JONATHAS. Eh bien ! tiens, prends mon casque, et là, dans le vallon, Descends, et remplis-le des ondes du Cédron. ESDRAS, prenant le casque et s’éloignant. Faut-il le laisser seul ? O tardive vieillesse ! O Dieu ! rends à mes pas la force et la vitesse ! SCÈNE V JONATHAS, seul. Dérobez-moi, Seigneur, aux yeux des Philistins ! Ne laissez pas tomber mes restes dans leurs mains ; Ne livrez pas mes os à la terre étrangère ; Laissez au moins nia cendre à mon malheureux père ! Mon père. Ah ! qu’ai-je dit ? Dans ce moment, hélas ! Il tombe, il meurt peut-être en nommant Jonathas ! Où donc était David ?… Michol, sœur adorée, Combien tu pleureras ma mort prématurée !… Le Seigneur l’a voulu ! béni soit le Seigneur !… Esdras !… Il ne vient pas… Une molle langueur Efface par degrés ma mémoire et mes peines ; Un calme inattendu se répand dans mes veines ; Mes yeux appesantis succombent au sommeil. Esdras viendra trop tard… Seigneur !… sois mon réveil ! (Il s’endort étendu au pied d’un arbre.) SCÈNE VI JONATHAS, endormi ; SAÜL, fugitif, arrivant lentement sur la scène sans voir son fils. SAÜL. Où fuir ?… où retrouver dans ces ombres funestes De mes guerriers détruits les déplorables restes ? Sous le fer ennemi sont-ils donc tombés tous ? Et moi qui les bravais, seul j’échappe à leurs coups ! (Il cherche à reconnaître le lieu où il se trouve.) Où suis-je ?… C’est le camp : voici ces mêmes tentes, Muettes maintenant, naguère si bruyantes !… Peuple qu’entre mes mains le ciel avait remis, C’est donc là ce retour que je t’avais promis ? Qu’un moment a changé ton héros et ton maître ! D’une heure à l’autre, ô ciel ! qui peut le reconnaître ? Où sont tous tes enfants, dont les cris belliqueux Réjouissaient mon camp ? – Je te reviens sans eux ! Seul je vis ! – et le ciel, constant à me poursuivre, M’arrache le triomphe et me condamne à vivre ! Et je vivrais ! – ô honte ! – et je viendrais m’offrir À la pitié d’un peuple ardent à m’avilir ? À l’orgueilleux dédain des fils du sanctuaire ? Lâches, qu’enhardirait l’excès de ma misère, Et qui, sur mes malheurs mesurant leur affront, D’un, reste de bandeau dépouilleraient mon front ! Non, non ! plutôt cent fois de ma main forcenée, Moi-même, en roi du moins, faire ma destinée, Et, puisque Dieu l’emporte et qu’il est le plus fort, Chercher contre sa haine un abri dans la mort ! (Il tire son épée.) Frappons ! – Mais Jonathas peut-être vit encore ? Faut-il l’abandonner au rival qui l’abhorre ? Comment ce faible enfant, de traîtres entouré, Sortirait-il du piège à ses pas préparé ? Que recueillera-t-il de mon triste héritage ? Un trône s’écroulant, la honte et l’esclavage ! Non, non ! bravons pour lui les derniers coups du sort ! Vivons, puisqu’il le faut pour prévenir sa mort ! Malgré le ciel, encor conservons l’espérance ! Aux destins, jusqu’au bout, opposons ma constance; Et, s’il me faut tomber, eh bien ! tombant en roi, Que toute ma maison s’engloutisse avec moi ! Saül cherche une issue, et s’approche du sycomore au pied duquel son fils est étendu et endormi. Mais où porter mes pas ? – où le chercher ? – L’aurore Sur ces sommets sanglants ne brille point encore : Qui sait si ses rayons ne me montreront pas Parmi des morts… Grand Dieu ! sauve au moins Jonathas ! JONATHAS, à ce mot se réveillant, à demi-voix. Où suis-je ? Quelle voix m’a nommé ? SAÜL, étonné. Qui soupire ? Parle ! qui que tu sois, que fais-tu là ? (Il s’approche précipitamment de l’arbre.) JONATHAS. J’expire. SAÜL, éperdu. Quels accents !... JONATHAS. C’est Saül !… SAÜL, éperdu. Est-il vrai ? Jonathas ! JONATHAS. C’est moi ! SAÜL, se précipitant sur son fils. Je te retrouve ! JONATHAS. Et je meurs dans vos bras ! Mais, avant de fermer mes yeux à la lumière, Que le ciel soit loué ! j’ai pu bénir mon père. SAÜL. Que vois-je ! O malheureux, il nage dans son sang ! C’est donc ainsi, grand Dieu, que ta main me le rend ! Quel monstre l’a frappé ? N’est-il plus d’espérance ? Faut-il mourir aussi ? JONATHAS. Vivez pour ma vengeance ! Vivez ! n’espérez pas de conserver mes jours, L’instant où je vous parle en achève le cours. Accordez-moi du moins une dernière grâce : Que d’un fils expirant David prenne la place ! Dieu le chérit, et Dieu rejette votre fils : Respectons ses décrets ! je meurs et les bénis ! SAÜL. Quoi ! ce nom détesté dans ta bouche est encore ? Dieu le chérit !… Eh bien ! c’est pourquoi je l’abhorre ! C’est pour lui que de Dieu les décrets inhumains Ont brisé cette nuit mon sceptre dans mes mains ; C’est pour lui que tu meurs, c’est pour lui que je tombe ; C’est lui qui doit fonder son trône sur ta tombe ! Et tu veux… Ah ! plutôt dans son sein abhorré Que ne puis-je plonger ce fer désespéré, L’en retirer fumant pour l’y plonger encore, Voir couler dans le tien tout ce sang que j’abhorre, Et, lorsque sous mes coups son sang aurait coulé, Me frapper à mon tour, et mourir consolé ! (Un moment de silence.) Mais je ne verrai pas son supplice ! – Le lâche Laisse tout faire au ciel; il triomphe et se cache ! Il craint ce bras débile : il attend pour venir Qu’un traître de ma perte aille le prévenir ! Qu’il vienne, il en est temps, saisir cette couronne Qui tombe de mon front et que son Dieu lui donne ! Qu’il vienne rechercher parmi ces flots de sang Ce sceptre abandonné, ce trône qui l’attend ! Le voici ! – Viens régner sur ces champs de carnage ! Viens recueillir de moi cet horrible héritage ! Prends ma place, perfide ! et sur ces tristes bords Règne sur des déserts, des débris et des morts ! JONATHAS. Malheureux père, au nom de mon heure suprême, Épargnez-moi ! – Vivez et rentrez en vous-même ! N’irritez pas un Dieu si sévère pour nous, Et par le repentir désarmez son courroux ! SAÜL. Et que me peut ton Dieu ? que me fait sa colère ? À son courroux enfin que reste-t-il à faire ? Près du corps déchiré de mon fils expirant Il m’entraîne, il me voit, il doit être content ! – Va ! tant que j’espérai de conserver ta vie, J’ai craint ce Dieu, mon fils; tu meurs, je le défie ! Sa cruauté ne peut accroître mon tourment. Je tombe sous ses coups, mais en le blasphémant ! JONATHAS. O ciel ! à nos malheurs n’ajoutez pas ce crime ! – Contentez-vous, ô Dieu ! d’une seule victime; Que mon sang vous apaise, et que mon père… SAÜL, furieux. Non ! Non ! je ne veux de toi ni bienfait ni pardon ! Dieu cruel, Dieu de sang, je te brave et t’outrage ! Tout ton pouvoir ne peut avilir mon courage. Tu l’emporte, il est vrai; mais lorsque tu m’abats, Je me relève encor pour insulter ton bras ! Je ne me repens pas des crimes de ma vie : C’est toi qui les commis et qui les justifie ; C’est toi qui, de mes jours constant persécuteur, As semé sous mes pas les pièges du malheur ; Et, si l’excès des maux a produit l’injustice, Tu fus de mes forfaits la cause et le complice ! – Tu les punis pourtant ! – Tu les punis en moi ; Mais je les vois ailleurs récompensés par toi ! Ce qui fut crime en l’un chez un autre est justice : La vertu n’est qu’un nom, ta loi n’est qu’un caprice ; Et ton pouvoir cruel n’a formé les humains Que pour persécuter l’ouvrage de tes mains ! Et bien ! par mon supplice exerce ta puissance ! Assouvis tes regards, jouis de ma souffrance ! Jouis ! mais hâte-toi de l’épuiser sur moi : Le néant où je cours va m’arracher à toi ! JONATHAS, d’une voix éteinte. O blasphème ! – Épargnez, Dieu clément… O mon père ! Que cet égarement rend ma mort plus amère ! – Ne vous souvenez pas, Seigneur, de ces discours ! Seigneur, votre justice a compté tous nos jours; Nos destins sont écrits dans vos lois éternelles, Nos mérites pesés dans vos mains immortelles : L’homme, œuvre de ces mains, pourra-t-il murmurer ? Osera-t-il juger ce qu’il doit adorer ? Ah ! si la nuit des sens ici nous presse encore, La mort ouvre nos yeux à l’éternelle aurore : Je la sens ! O Saül ! quelle immense clarté ! Mon père ! jour divin, céleste vérité ! Que ces rayons sacrés consolent ma paupière !… Que le Seigneur m’est doux à mon heure dernière ! Mon âme dans son sein s’exhale sans effort. Mon père… adieu !… Seigneur, recevez… (Il meurt.) SAÜL, contemplant le corps de son fils. Il est mort !… Il est mort… La voilà, cette longue espérance, Ces destins éternels promis à ma puissance !… Oracles imposteurs’, à mon peuple, à mon fils, A toute ma grandeur, malheureux, je survis ! Comme un astre tombant qui brille et qui s’efface, J’ai vu briller et fuir tout l’espoir de ma race : Et moi… vieilli, défait, et pleurant sur des morts, Vaincu, je reste seul !… seul avec mes remords ! Mourons donc ! Venez tous jouir de mon supplice ! Vous, ombres qu’immola ma sanglante injustice, Dans le sang de mon fils voyez couler mon sang ! Mais je ne vous vois pas à ce dernier instant, Mânes persécuteurs, auteurs de ma misère ! Quoi ! vous m’abandonnez à mon heure dernière ? Quoi ! vous ne venez pas vous disputer mon corps ? Quoi donc ! connaîtrait-on la pitié chez les morts ? Eh bien ! ma propre main vous apaise et vous venge ! Recevez tout mon sang, enivrez-vous… (Il entend les pas des guerriers, les cris des vainqueurs.) Qu’entends-je ? Mon nom !… Vous me cherchez, barbares ennemis ? Vous me trouverez là, sur le corps de mon fils ! Qui n’est tombé que mort n’est pas tombé sans gloire ! Les voici ! Hâtons-nous, frappons, mourons ! (Il se perce de son épée sur le corps de Jonathas.) SCÈNE VII DAVID, arrivant ; des GUERRIERS poussent un cri en se précipitant sur la scène. Victoire !

Notes

Recueil: Harmonies poétiques et religieuses (1830). https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6210284b/f443.item.texteImage

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