← Retour aux poèmes

Adieux à la poésie

Alphonse de Lamartine · 1823 · Romantisme · 19e siècle
«
Il est une heure de silence Où la solitude est sans voix, Où tout dort, même l’espérance ; Où nul zéphyr ne se balance Sous l’ombre immobile des bois. Il est un âge où de la lyre L’âme aussi semble s’endormir, Où du poétique délire Le souffle harmonieux expire Dans le sein qu’il faisait frémir. L’oiseau qui charme le bocage, Hélas ! ne chante pas toujours : À midi, caché sous l’ombrage, Il n’enchante de son ramage Que l’aube et le déclin des jours. Adieu donc, adieu, voici l’heure, Lyre aux accords mélodieux ! En vain à la main qui t’effleure Ta fibre encor répond et pleure : Voici l’heure de nos adieux. Reçois cette larme rebelle Que mes yeux ne peuvent cacher. Combien sur ta corde fidèle Mon âme, hélas ! en versa-t-elle, Que tes soupirs n’ont pu sécher ! Sur cette terre infortunée, Où tous les yeux versent des pleurs, Toujours de cyprès couronnée, La lyre ne nous fut donnée Que pour endormir nos douleurs. Tout ce qui chante ne répète Que des regrets ou des désirs ; Du bonheur la corde est muette ; De Philomèle et du poëte Les plus doux chants sont des soupirs. Dans l’ombre auprès d’un mausolée, Ô lyre, tu suivis mes pas ; Et, des doux festins exilée, Jamais ta voix ne s’est mêlée, Aux chants des heureux d’ici-bas. Pendue aux saules de la rive, Libre comme l’oiseau des bois, On n’a point vu ma main craintive T’attacher, comme une captive, Aux portes des palais des rois. Des partis l’haleine glacée Ne t’inspira pas tour à tour ; Aussi chaste que la pensée, Nul souffle ne t’a caressée, Hormis le souffle de l’Amour. En quelque lieu qu’un sort sévère Fît plier mon front sous ses lois, Grâce à toi, mon âme étrangère A trouvé partout sur la terre Un céleste écho de sa voix. Aux monts d’où le jour semble éclore, Quand je t’emportais avec moi Pour louer celui que j’adore, Le premier rayon de l’aurore Ne se réveillait qu’après toi. Au bruit des flots et des cordages, Aux feux livides des éclairs, Tu jetais des accords sauvages, Et, comme l’oiseau des orages, Tu rasais l’écume des mers. Celle dont le regard m’enchaîne À tes accents mêlait sa voix, Et souvent ses tresses d’ébène Frissonnaient sous ma molle haleine, Comme tes cordes sous mes doigts. Peut-être à moi, lyre chérie, Tu reviendras dans l’avenir, Quand, de songes divins suivie, La mort approche, et que la vie S’éloigne comme un souvenir. Dans cette seconde jeunesse Qu’un doux oubli rend aux humains, Souvent l’homme, dans sa tristesse, Sur toi se penche et te caresse, Et tu résonnes sous ses mains. Ce vent qui sur nos âmes passe Souffle à l’aurore, ou souffle tard ; Il aime à jouer avec grâce Dans les cheveux qu’un myrte enlace, Ou dans la barbe du vieillard. En vain une neige glacée D’Homère ombrageait le menton ; Et le rayon de la pensée Rendait la lumière éclipsée Aux yeux aveugles de Milton. Autour d’eux voltigeaient encore L’amour, l’illusion, l’espoir, Comme l’insecte amant de Flore, Dont les ailes semblent éclore Aux tardives lueurs du soir. Peut-être ainsi… Mais avant l’âge Où tu reviens nous visiter, Flottant de rivage en rivage, J’aurai péri dans un naufrage, Loin des cieux que je vais quitter. Depuis longtemps ma voix plaintive Sera couverte par les flots, Et, comme l’algue fugitive, Sur quelque sable de la rive La vague aura roulé mes os. Mais toi, lyre mélodieuse, Surnageant sur les flots amers, Des cygnes la troupe envieuse Suivra ta trace harmonieuse Sur l’abîme roulant des mers.

Notes

Recueil: Nouvelles méditations poétiques (1823). Note: Poème ébauché à Naples en 1820. https://archive.org/details/panouvellesmdi00lama/page/n179/mode/2up

← Précédent Improvisée à la Grande-Chartreuse Suivant → A Alix de V...

Autres poèmes de Alphonse de Lamartine

A Alix de V... None A Alix de V… None A Elvire 1814 A Elvire 1815 A Madame Victor Hugo 1856 A Maria-Anna-Eliza 1836 A Némésis 1831 A l'Esprit-Saint 1830 A un curé de village 1829 A un curé de village 1829 A un enfant, fille du poète 1831 A une fiancée de quinze ans None A une fleur séchée dans un album 1827 Adieu 1815 Adieux à la mer 1820 Apparition 1823 Au rossignol 1830 Aux chrétiens dans les temps d'épreuve 1826 Bonaparte 1822 Bénédiction de Dieu 1830 Cantate pour les enfants... 1830 Chant d'amour 1820 Chants lyriques de Saül 1820 Consolation 1823 Contre la peine de mort 1830 Dieu 1820 Désir 1830 Elégie 1815 Encore un hymne 1830 Epilogue 1836 Epître à M. Sainte-Beuve 1830 Eternité de la nature, brièveté de l'homme 1828 Ferrare 1844 Fragment biblique (Micol, Jonathas) None Huitième époque 1836 Hymne au Christ 1829 Hymne au soleil 1815 Hymne de l'ange de la Terre 1830 Hymne de l'enfant à son réveil 1826 Hymne de la mort 1830 Hymne du matin 1830 Hymne du soir dans les temples 1830 Hymne à la douleur 1830 Impressions du matin et du soir 1830 Improvisée à la Grande-Chartreuse 1823 Invocation 1817 Invocation (Toi qui donnas sa voix...) 1830 Invocation du poète None Invocation pour les Grecs 1826 Ischia 1822 Jocelyn - Cinquième époque 1836 Jocelyn - Deuxième époque 1836 Jocelyn - Première époque 1836 Jocelyn - Prologue 1836 Jocelyn - Quatrième époque 1836 Jocelyn - Sixième époque 1836 Jocelyn - Troisième époque 1836 Jéhovah ou l'idée de Dieu 1829 L'ange 1819 L'automne 1820 L'enthousiasme 1819 L'esprit de Dieu 1822 L'homme 1819 L'humanité 1829 L'hymne de la nuit 1830 L'idée de Dieu 1829 L'immortalité 1817 L'infini dans les cieux 1828 L'insecte ailé None L'isolement 1818 L'occident 1830 La branche d'amandier 1821 La charité 1846 La fleur des eaux None La foi 1818 La gloire 1818 La harpe des cantiques None La lampe du temple 1830 La liberté 1821 La mort de Jonathas 1830 La perte de l’Anio 1830 La poésie sacrée 1820 La prière 1819 La prière de femme 1841 La providence à l'homme 1819 La retraite 1819 La retraite 1830 La sagesse 1820 La semaine sainte à la Roche-Guyon 1819 La solitude 1822 La source dans les bois D… 1830 La tristesse 1830 La voix humaine 1830 Le Mont Blanc 1849 Le cadre None Le chrétien mourant 1820 Le chêne 1826 Le coquillage au bord de la mer 1849 Le cri de l'âme 1830 Le crucifix 1823 Le désespoir 1819 Le golfe de Baya, près de Naples 1813 Le grillon 1845 Le génie 1817 Le génie dans l'obscurité 1830 Le lac 1820 Le lac 1820 Le lis du golfe de Santa Restituta 1842 Le moulin de Milly 1845 Le papillon 1823 Le passé 1823 Le pasteur et le pêcheur 1826 Le poète mourant 1823 Le premier regret 1830 Le retour 1830 Le soir 1819 Le solitaire 1830 Le souvenir 1819 Le temple 1817 Le tombeau d'une mère 1830 Le trophée d'armes orientales None Le vallon 1819 Les fleurs 1837 Les oiseaux 1842 Les pavots 1847 Les préludes 1823 Les révolutions 1831 Les saisons None Les étoiles 1819 L’abbaye de Vallombreuse 1830 L’apparition de l’ombre de Samuel à Saül None Milly, ou la terre natale 1827 Neuvième époque 1836 Nouvel épilogue 1839 Novissima verba 1829 Ode 1817 Ode sur la naissance du Duc de Bordeaux 1820 Pensée des morts 1826 Philosophie 1821 Pour le premier jour de l'année 1830 Pour une quête None Pourquoi mon âme est-elle triste? 1826 Poésie 1830 Ressouvenir du lac Léman 1842 Sapho 1816 Septième époque 1836 Souvenir None Souvenir d'enfance 1830 Stances 1823 Sur des roses sous la neige 1847 Sur l'image du Christ écrasant le ma None Tristesse 1815 Une fleur None Une larme 1830