← Retour aux poèmes

Philosophie

Alphonse de Lamartine · 1821 · Romantisme · 19e siècle
«
Oh ! qui m’emportera vers les tièdes rivages Où l’Arno, couronné de ses pâles ombrages, Aux murs de Médicis en sa course arrêté, Réfléchit le palais par un sage habité, Et semble, au bruit flatteur de son onde plus lente, Murmurer les grands noms de Pétrarque et du Dante ? Ou plutôt que ne puis-je, au doux tomber du jour, Quand, le front soulagé du fardeau de la cour, Tu vas sous tes bosquets chercher ton Égérie, Suivre, en rêvant, tes pas de prairie en prairie, Jusqu’au modeste toit par tes mains embelli, Où tu cours adorer le silence et l’oubli ! J’adore aussi ces dieux : depuis que la sagesse Aux rayons du malheur a mûri ma jeunesse, Pour nourrir ma raison des seuls fruits immortels, J’y cherche en soupirant l’ombre de leurs autels ; Et s’il est au sommet de la verte colline, S’il est sur le penchant du coteau qui s’incline, S’il est aux bords déserts du torrent ignoré Quelque rustique abri, de verdure entouré, Dont le pampre arrondi sur le seuil domestique Dessine en serpentant le flexible portique ; Semblable à la colombe errante sur les eaux, Qui, des cèdres d’Arar découvrant les rameaux, Vola sur leur sommet poser ses pieds de rose, Soudain mon âme errante y vole et s’y repose. Aussi, pendant qu’admis dans les conseils des rois, Représentant d’un maître, honoré par son choix, Tu tiens un des grands fils de la trame du monde, Moi, parmi les pasteurs, assis aux bords de l’onde, Je suis d’un œil rêveur les barques sur les eaux, J’écoute les soupirs du vent dans les roseaux ; Nonchalamment couché près du lit des fontaines, Je suis l’ombre qui tourne autour du tronc des chênes, Ou je grave un vain nom sur l’écorce des bois, Ou je parle à l’écho qui répond à ma voix, Ou, dans le vague azur contemplant les nuages, Je laisse errer comme eux mes flottantes images. La nuit tombe, et le Temps, de son doigt redouté, Me marque un jour de plus que je n’ai pas compté. Quelquefois seulement, quand mon âme oppressée Sent en rythmes nombreux déborder ma pensée, Au souffle inspirateur du soir dans les déserts, Ma lyre abandonnée exhale encor des vers ! J’aime à sentir ces fruits d’une sève plus mûre Tomber, sans qu’on les cueille, au gré de la nature, Comme le sauvageon secoué par les vents, Sur les gazons flétris, de ses rameaux mouvants Laisse tomber ses fruits que la branche abandonne, Et qui meurent au pied de l’arbre qui les donne. Il fut un temps peut-être où mes jours mieux remplis, Par la gloire éclairés, par l’amour embellis, Et fuyant loin de moi sur des ailes rapides, Dans la nuit du passé ne tombaient pas si vides. Aux douteuses clartés de l’humaine raison, Égaré dans les cieux sur les pas de Platon, Par ma propre vertu je cherchais à connaître Si l’âme est en effet un souffle du grand Être ; Si ce rayon divin, dans l’argile enfermé, Doit être par la mort éteint ou rallumé ; S’il doit, après mille ans revivre sur la terre ; Ou si, changeant sept fois de destins et de sphère, Et montant d’astre en astre à son centre divin, D’un but qui fuit toujours il s’approche sans fin ; Si dans ces changements nos souvenirs survivent ; Si nos soins, nos amours, si nos vertus nous suivent ; S’il est un juge assis aux portes des enfers, Qui sépare à jamais les justes des pervers ; S’il est de saintes lois qui, du ciel émanées, Des empires mortels prolongent les années, Jettent un frein au peuple indocile à leur voix, Et placent l’équité sous la garde des rois ; Ou si d’un dieu qui dort l’aveugle nonchalance Laisse au gré du destin trébucher sa balance, Et livre, en détournant ses yeux indifférents, La nature au hasard et la terre aux tyrans. Mais, ainsi que des cieux, où son vol se déploie, L’aigle souvent trompé redescend sans sa proie, Dans ces vastes hauteurs où mon œil s’est porté Je n’ai rien découvert que doute et vanité ; Et, las d’errer sans fin dans des champs sans limite, Au seul jour où je vis, au seul bord que j’habite J’ai borné désormais ma pensée et mes soins : Pourvu qu’un dieu caché fournisse à mes besoins ; Pourvu que, dans les bras d’une épouse chérie, Je goûte obscurément les doux fruits de ma vie ; Que le rustique enclos, par mes pères planté, Me donne un toit l’hiver, et de l’ombre l’été ; Et que d’heureux enfants ma table couronnée D’un convive de plus se peuple chaque année, Ami, je n’irai plus ravir si loin de moi, Dans les secrets de Dieu, ces comment, ces pourquoi, Ni du risible effort de mon faible génie Aider péniblement la Sagesse infinie. Vivre est assez pour nous ; un plus sage l’a dit : Le soin de chaque jour à chaque jour suffit. Humble, et du Saint des Saints respectant les mystères, J’héritai l’innocence et le Dieu de mes pères ; En inclinant mon front, j’élève à lui mes bras ; Car la terre l’adore et ne le comprend pas : Semblable à l’alcyon, que la mer dorme ou gronde, Qui dans son nid flottant s’endort en paix sur l’onde, Me reposant sur Dieu du soin de me guider À ce port invisible où tout doit aborder, Je laisse mon esprit, libre d’inquiétude, D’un facile bonheur faisant sa seule étude, Et prêtant sans orgueil la voile à tous les vents, Les yeux tournés vers lui, suivre le cours du temps. Toi qui, longtemps battu des vents et de l’orage, Jouissant aujourd’hui de ce ciel sans nuage, Du sein de ton repos contemples du même œil Nos revers sans dédain, nos erreurs sans orgueil ; Dont la raison facile, et chaste sans rudesse, Des sages de son temps n’a pris que la sagesse, Et qui reçus d’en haut ce don mystérieux De parler aux mortels dans la langue des dieux ; De ces bords enchanteurs où ta voix me convie, Où s’écoule à flots purs l’automne de ta vie, Où les eaux et les fleurs, et l’ombre et l’amitié, De tes jours nonchalants usurpent la moitié, Dans ces vers inégaux que ta muse entrelace, Dis-nous, comme autrefois nous l’aurait dit Horace, Si l’homme doit combattre ou suivre son destin ; Si je me suis trompé de but ou de chemin ; S’il est vers la sagesse une autre route à suivre, Et si l’art d’être heureux n’est pas tout l’art de vivre ?

Notes

Recueil: Méditations poétiques (neuvième édition de 1822).

← Précédent Ode Suivant → Ode sur la naissance du Duc de Bordeaux

Autres poèmes de Alphonse de Lamartine

A Alix de V... None A Alix de V… None A Elvire 1814 A Elvire 1815 A Madame Victor Hugo 1856 A Maria-Anna-Eliza 1836 A Némésis 1831 A l'Esprit-Saint 1830 A un curé de village 1829 A un curé de village 1829 A un enfant, fille du poète 1831 A une fiancée de quinze ans None A une fleur séchée dans un album 1827 Adieu 1815 Adieux à la mer 1820 Adieux à la poésie 1823 Apparition 1823 Au rossignol 1830 Aux chrétiens dans les temps d'épreuve 1826 Bonaparte 1822 Bénédiction de Dieu 1830 Cantate pour les enfants... 1830 Chant d'amour 1820 Chants lyriques de Saül 1820 Consolation 1823 Contre la peine de mort 1830 Dieu 1820 Désir 1830 Elégie 1815 Encore un hymne 1830 Epilogue 1836 Epître à M. Sainte-Beuve 1830 Eternité de la nature, brièveté de l'homme 1828 Ferrare 1844 Fragment biblique (Micol, Jonathas) None Huitième époque 1836 Hymne au Christ 1829 Hymne au soleil 1815 Hymne de l'ange de la Terre 1830 Hymne de l'enfant à son réveil 1826 Hymne de la mort 1830 Hymne du matin 1830 Hymne du soir dans les temples 1830 Hymne à la douleur 1830 Impressions du matin et du soir 1830 Improvisée à la Grande-Chartreuse 1823 Invocation 1817 Invocation (Toi qui donnas sa voix...) 1830 Invocation du poète None Invocation pour les Grecs 1826 Ischia 1822 Jocelyn - Cinquième époque 1836 Jocelyn - Deuxième époque 1836 Jocelyn - Première époque 1836 Jocelyn - Prologue 1836 Jocelyn - Quatrième époque 1836 Jocelyn - Sixième époque 1836 Jocelyn - Troisième époque 1836 Jéhovah ou l'idée de Dieu 1829 L'ange 1819 L'automne 1820 L'enthousiasme 1819 L'esprit de Dieu 1822 L'homme 1819 L'humanité 1829 L'hymne de la nuit 1830 L'idée de Dieu 1829 L'immortalité 1817 L'infini dans les cieux 1828 L'insecte ailé None L'isolement 1818 L'occident 1830 La branche d'amandier 1821 La charité 1846 La fleur des eaux None La foi 1818 La gloire 1818 La harpe des cantiques None La lampe du temple 1830 La liberté 1821 La mort de Jonathas 1830 La perte de l’Anio 1830 La poésie sacrée 1820 La prière 1819 La prière de femme 1841 La providence à l'homme 1819 La retraite 1819 La retraite 1830 La sagesse 1820 La semaine sainte à la Roche-Guyon 1819 La solitude 1822 La source dans les bois D… 1830 La tristesse 1830 La voix humaine 1830 Le Mont Blanc 1849 Le cadre None Le chrétien mourant 1820 Le chêne 1826 Le coquillage au bord de la mer 1849 Le cri de l'âme 1830 Le crucifix 1823 Le désespoir 1819 Le golfe de Baya, près de Naples 1813 Le grillon 1845 Le génie 1817 Le génie dans l'obscurité 1830 Le lac 1820 Le lac 1820 Le lis du golfe de Santa Restituta 1842 Le moulin de Milly 1845 Le papillon 1823 Le passé 1823 Le pasteur et le pêcheur 1826 Le poète mourant 1823 Le premier regret 1830 Le retour 1830 Le soir 1819 Le solitaire 1830 Le souvenir 1819 Le temple 1817 Le tombeau d'une mère 1830 Le trophée d'armes orientales None Le vallon 1819 Les fleurs 1837 Les oiseaux 1842 Les pavots 1847 Les préludes 1823 Les révolutions 1831 Les saisons None Les étoiles 1819 L’abbaye de Vallombreuse 1830 L’apparition de l’ombre de Samuel à Saül None Milly, ou la terre natale 1827 Neuvième époque 1836 Nouvel épilogue 1839 Novissima verba 1829 Ode 1817 Ode sur la naissance du Duc de Bordeaux 1820 Pensée des morts 1826 Pour le premier jour de l'année 1830 Pour une quête None Pourquoi mon âme est-elle triste? 1826 Poésie 1830 Ressouvenir du lac Léman 1842 Sapho 1816 Septième époque 1836 Souvenir None Souvenir d'enfance 1830 Stances 1823 Sur des roses sous la neige 1847 Sur l'image du Christ écrasant le ma None Tristesse 1815 Une fleur None Une larme 1830