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L'idée de Dieu

Alphonse de Lamartine · 1829 · Romantisme · 19e siècle
«
Heureux l’œil éclairé de ce jour sans nuage, Qui partout ici-bas le contemple et le lit ! Heureux le cœur épris de cette grande image, Toujours vide et trompé si Dieu ne le remplit ! Ah ! pour celui-là seul la nature est sans ombre ! En vain le temps se voile et recule les cieux : Le ciel n’a point d’abîme et le temps point de nombre Qui le cache à ses yeux. Pour qui ne l’y voit pas tout est nuit et mystères : Cet alphabet de feu dans le ciel répandu Est semblable pour eux à ces vains caractères Dont le sens, s’ils en ont, dans les temps s’est perdu. Le savant sous ses mains les retourne et les brise, Et dit : « Ce n’est qu’un jeu d’un art capricieux. » Et cent fois, en tombant, ces lettres qu’il méprise D’elles-même ont écrit le nom mystérieux ! Mais cette langue, en vain par les temps égarée, Se lit hier comme aujourd’hui ; Car elle n’a qu’un nom sous sa lettre sacrée : Lui seul ! Lui partout ! toujours Lui ! Qu’il est doux, pour l’âme qui pense, Et flotte dans l’immensité Entre le doute et l’espérance, La lumière et l’obscurité, De voir cette idée éternelle Luire sans cesse au-dessus d’elle Comme une étoile aux feux constants, La consoler sous ses nuages, Et lui montrer les deux rivages Blanchis de l’écume du temps ! En vain les vagues des années Roulent dans leur flux et reflux Les croyances abandonnées Et les empires révolus ; En vain l’opinion qui lutte Dans son triomphe ou dans sa chute Entraîne un monde à son déclin ; Elle brille sur sa ruine, Et l’histoire qu’elle illumine Ravit son mystère au destin ! Elle est la science du sage, Elle est la foi de la vertu, Le soutien du faible, et le gage Pour qui le juste a combattu ! En elle la vie a son juge Et l’infortune son refuge, Et la douleur se réjouit. Unique clef du grand mystère, Ôtez cette idée à la terre Et la raison s’évanouit ! Cependant le monde, qu’oublie L’âme absorbée en son auteur, Accuse sa foi de folie, Et lui reproche son bonheur : Pareil à l’oiseau des ténèbres Qui, charmé des lueurs funèbres, Reproche à l’oiseau du matin De croire au jour qui vient d’éclore, Et de planer devant l’aurore, Enivré du rayon divin. Mais qu’importe à l’âme qu’inonde Ce jour que rien ne peut voiler ? Elle laisse rouler le monde Sans l’entendre et sans s’y mêler. Telle une perle de rosée Que fait jaillir l’onde brisée Sur des rochers retentissants, Y sèche pure et virginale, Et seule dans les cieux s’exhale Avec la lumière et l’encens.

Notes

Recueil: Harmonies poétiques et religieuses (1830). Sous-titre: Suite de Jéhovah. Note: Ce poème est le quatrième d'un groupe de quatre surnommés "quatre grandes harmonies" (Jéhovah, Le chêne, L'humanité et L'idée de Dieu). https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6210284b/f207.item.texteImage

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