← Retour aux poèmes

L'humanité

Alphonse de Lamartine · 1829 · Romantisme · 19e siècle
«
À de plus hauts degrés de l’échelle de l’être, En traits plus éclatants Jéhovah va paraître : La nuit qui le voilait ici s’évanouit ! Voyez, aux purs rayons de l’amour qui va naître, La vierge qui s’épanouit ! Elle n’éblouit pas encore L’œil fasciné qu’elle suspend ; On voit qu’elle-même elle ignore La volupté qu’elle répand : Pareille, en sa fleur virginale, À l’heure pure et matinale Qui suit l’ombre et que le jour suit, Doublement belle, à la paupière, Et des splendeurs de la lumière Et des mystères de la nuit. Son front léger s’élève et plane Sur un cou flexible, élancé, Comme sur le flot diaphane Un cygne mollement bercé ; Sous la voûte à peine décrite De ce temple où son âme habite, On voit le sourcil s’ébaucher, Arc onduleux d’or ou d’ébène Que craint d’effacer une haleine, Ou le pinceau de retoucher ! Là jaillissent deux étincelles Que voile et rouvre à chaque instant, Comme un oiseau qui bat des ailes, La paupière au cil palpitant. Sur la narine transparente, Les veines où le sang serpente S’entrelacent comme à dessein ; Et, de sa lèvre qui respire, Se répand avec le sourire Le souffle embaumé de son sein. Comme un mélodieux génie De sons épars fait des concerts, Une sympathique harmonie Accorde entre eux ces traits divers : De cet accord, charme des charmes, Dans le sourire ou dans les larmes Naissent la grâce et la beauté ; La beauté, mystère suprême Qui ne se révèle lui-même Que par désir et volupté ! Sur ses traits, dont le doux ovale Borne l’ensemble gracieux, Les couleurs que la nue étale Se fondent pour charmer les yeux ; À la pourpre qui teint sa joue, On dirait que l’aube s’y joue, Ou qu’elle a fixé pour toujours, Au moment qui la voit éclore, Un rayon glissant de l’aurore Sur un marbre aux divins contours. Sa chevelure, qui s’épanche Au gré du vent, prend son essor, Glisse en ondes jusqu’à sa hanche, Et là s’effile en franges d’or ; Autour du cou blanc qu’elle embrasse, Comme un collier elle s’enlace, Descend, serpente, et vient rouler Sur un sein où s’enflent à peine Deux sources, d’où la vie humaine En ruisseaux d’amour doit couler ! Noble et légère, elle folâtre ; Et l’herbe que foulent ses pas Sous le poids de son pied d’albâtre Se courbe et ne se brise pas. Sa taille, en marchant, se balance Comme la nacelle, qui danse Lorsque la voile s’arrondit Sous son mât que berce l’aurore, Balance son flanc vide encore Sur la vague qui rebondit. Son âme n’est rien que tendresse, Son corps qu’harmonieux contour ; Tout son être, que l’œil caresse, N’est qu’un pressentiment d’amour. Elle plaint tout ce qui soupire ; Elle aime l’air qu’elle respire, Rêve ou pleure, ou chante à l’écart, Et, sans savoir ce qu’il implore, D’une volupté qu’elle ignore Elle rougit sous un regard ! Mais déjà sa beauté plus mûre Fleurit à son quinzième été ; À ses yeux toute la nature N’est qu’innocence et volupté. Aux feux des étoiles brillantes, Au doux bruit des eaux ruisselantes, Sa pensée erre avec amour ; Et toutes les fleurs des prairies, Entre ses doigts trop tôt flétries, Sur son char sèchent tour à tour. L’oiseau, pour tout autre sauvage, Sous ses fenêtres vient nicher, Ou, charmé de son esclavage, Sur ses épaules se percher. Elle nourrit les tourterelles, Sur le blanc satin de leurs ailes Promène ses doigts caressants ; Ou, dans un amoureux caprice, Elle aime que leur cou frémisse Sous ses baisers retentissants. Elle paraît, et tout soupire, Tout se trouble sous son regard ; Sa beauté répand un délire Qui donne une ivresse au vieillard ; Et, comme on voit l’humble poussière Tourbillonner à la lumière Qui la fascine à son insu, Partout où ce beau front rayonne, Un souffle d’amour environne Celle par qui l’homme est conçu ! Un homme ! un fils, un roi de la nature entière ! Insecte né de boue, et qui vit de lumière ; Qui n’occupe qu’un point, qui n’a que deux instants, Mais qui de l’Infini par la pensée est maître, Et, reculant sans fin les bornes de son être, S’étend dans tout l’espace et vit dans tous les temps ! Il naît, et d’un coup d’œil il s’empare du monde ! Chacun de ses besoins soumet un élément ; Pour lui germe l’épi, pour lui s’épanche l’onde, Et le feu, fils du jour, descend du firmament. L’instinct de sa faiblesse est sa toute-puissance ; Pour lui l’insecte même est un objet d’effroi : Mais le sceptre du globe est à l’intelligence ; L’homme s’unit à l’homme, et la terre à son roi ! Il regarde, et le jour se peint dans sa paupière ; Il pense, et l’univers dans son âme apparaît ; Il parle, et son accent, comme une autre lumière, Va dans l’âme d’autrui se peindre trait pour trait. Il se donne des sens qu’oublia la nature, Jette un frein sur la vague au front capricieux, Lance la mort au but que son calcul mesure, Sonde avec un cristal les abîmes des cieux. Il écrit, et les vents emportent sa pensée, Qui va dans tous les lieux vivre et s’entretenir ; Et son âme invisible, en traits vivants tracée, Écoute le passé, qui parle à l’avenir ! Il fonde les cités, familles immortelles ; Et pour les soutenir il élève les lois, Qui, de ces monuments colonnes éternelles, Du temple social se divisent le poids. Après avoir conquis la nature, il soupire ; Pour un plus noble prix sa vie a combattu ; Et son cœur, vide encor, dédaignant son empire, Pour s’égaler aux dieux inventa la vertu ! Il offre en souriant sa vie en sacrifice ; Il se confie au Dieu que son œil ne voit pas ; Coupable, a le remords qui venge la justice ; Vertueux, une voix qui l’applaudit tout bas ! Plus grand que son destin, plus grand que la nature, Ses besoins satisfaits ne lui suffisent pas ; Son âme a des destins qu’aucun œil ne mesure, Et des regards portant plus loin que le trépas. Il lui faut l’espérance, et l’empire, et la gloire ; L’avenir à son nom, à sa foi des autels ; Des dieux à supplier, des vérités à croire ; Des cieux et des enfers, et des jours immortels ! --- Mais le temps tout à coup manque à sa vie usée, L’horizon raccourci s’abaisse devant lui ; Il sent tarir ses jours comme une onde épuisée, Et son dernier soleil a lui ! Regardez-le mourir !… Assis sur le rivage Que vient battre la vague où sa nef doit partir, Le pilote qui sait le but de son voyage D’un cœur plus rassuré n’attend pas le zéphyr. On dirait que son œil, qu’éclaire l’espérance, Voit l’immortalité luire sur l’autre bord : Au-delà du tombeau sa vertu le devance, Et, certain du réveil, le jour baisse, il s’endort ! Et les astres n’ont plus d’assez pure lumière, Et l’infini n’a plus d’assez vaste séjour, Et les siècles divins d’assez longue carrière Pour l’âme de celui qui n’était que poussière, Et qui n’avait qu’un jour ! Voilà cet instinct qui l’annonce Plus haut que l’aurore et la nuit ; Voilà l’éternelle réponse Au doute qui se reproduit ! Du grand livre de la nature Si la lettre, à vos yeux obscure, Ne le trahit pas en tout lieu, Ah ! l’homme est le livre suprême ! Dans les fibres de son cœur même Lisez, mortels : Il est un Dieu !

Notes

Recueil: Harmonies poétiques et religieuses (1830). Sous-titre: Suite de Jéhovah. Note: Ce poème est le troisième d'un groupe de quatre surnommées "quatre grandes harmonies" (Jéhovah, Le chêne, L'humanité et L'idée de Dieu). https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6210284b/f199.item

← Précédent Le chêne Suivant → L'idée de Dieu

Autres poèmes de Alphonse de Lamartine

A Alix de V... None A Alix de V… None A Elvire 1814 A Elvire 1815 A Madame Victor Hugo 1856 A Maria-Anna-Eliza 1836 A Némésis 1831 A l'Esprit-Saint 1830 A un curé de village 1829 A un curé de village 1829 A un enfant, fille du poète 1831 A une fiancée de quinze ans None A une fleur séchée dans un album 1827 Adieu 1815 Adieux à la mer 1820 Adieux à la poésie 1823 Apparition 1823 Au rossignol 1830 Aux chrétiens dans les temps d'épreuve 1826 Bonaparte 1822 Bénédiction de Dieu 1830 Cantate pour les enfants... 1830 Chant d'amour 1820 Chants lyriques de Saül 1820 Consolation 1823 Contre la peine de mort 1830 Dieu 1820 Désir 1830 Elégie 1815 Encore un hymne 1830 Epilogue 1836 Epître à M. Sainte-Beuve 1830 Eternité de la nature, brièveté de l'homme 1828 Ferrare 1844 Fragment biblique (Micol, Jonathas) None Huitième époque 1836 Hymne au Christ 1829 Hymne au soleil 1815 Hymne de l'ange de la Terre 1830 Hymne de l'enfant à son réveil 1826 Hymne de la mort 1830 Hymne du matin 1830 Hymne du soir dans les temples 1830 Hymne à la douleur 1830 Impressions du matin et du soir 1830 Improvisée à la Grande-Chartreuse 1823 Invocation 1817 Invocation (Toi qui donnas sa voix...) 1830 Invocation du poète None Invocation pour les Grecs 1826 Ischia 1822 Jocelyn - Cinquième époque 1836 Jocelyn - Deuxième époque 1836 Jocelyn - Première époque 1836 Jocelyn - Prologue 1836 Jocelyn - Quatrième époque 1836 Jocelyn - Sixième époque 1836 Jocelyn - Troisième époque 1836 Jéhovah ou l'idée de Dieu 1829 L'ange 1819 L'automne 1820 L'enthousiasme 1819 L'esprit de Dieu 1822 L'homme 1819 L'hymne de la nuit 1830 L'idée de Dieu 1829 L'immortalité 1817 L'infini dans les cieux 1828 L'insecte ailé None L'isolement 1818 L'occident 1830 La branche d'amandier 1821 La charité 1846 La fleur des eaux None La foi 1818 La gloire 1818 La harpe des cantiques None La lampe du temple 1830 La liberté 1821 La mort de Jonathas 1830 La perte de l’Anio 1830 La poésie sacrée 1820 La prière 1819 La prière de femme 1841 La providence à l'homme 1819 La retraite 1819 La retraite 1830 La sagesse 1820 La semaine sainte à la Roche-Guyon 1819 La solitude 1822 La source dans les bois D… 1830 La tristesse 1830 La voix humaine 1830 Le Mont Blanc 1849 Le cadre None Le chrétien mourant 1820 Le chêne 1826 Le coquillage au bord de la mer 1849 Le cri de l'âme 1830 Le crucifix 1823 Le désespoir 1819 Le golfe de Baya, près de Naples 1813 Le grillon 1845 Le génie 1817 Le génie dans l'obscurité 1830 Le lac 1820 Le lac 1820 Le lis du golfe de Santa Restituta 1842 Le moulin de Milly 1845 Le papillon 1823 Le passé 1823 Le pasteur et le pêcheur 1826 Le poète mourant 1823 Le premier regret 1830 Le retour 1830 Le soir 1819 Le solitaire 1830 Le souvenir 1819 Le temple 1817 Le tombeau d'une mère 1830 Le trophée d'armes orientales None Le vallon 1819 Les fleurs 1837 Les oiseaux 1842 Les pavots 1847 Les préludes 1823 Les révolutions 1831 Les saisons None Les étoiles 1819 L’abbaye de Vallombreuse 1830 L’apparition de l’ombre de Samuel à Saül None Milly, ou la terre natale 1827 Neuvième époque 1836 Nouvel épilogue 1839 Novissima verba 1829 Ode 1817 Ode sur la naissance du Duc de Bordeaux 1820 Pensée des morts 1826 Philosophie 1821 Pour le premier jour de l'année 1830 Pour une quête None Pourquoi mon âme est-elle triste? 1826 Poésie 1830 Ressouvenir du lac Léman 1842 Sapho 1816 Septième époque 1836 Souvenir None Souvenir d'enfance 1830 Stances 1823 Sur des roses sous la neige 1847 Sur l'image du Christ écrasant le ma None Tristesse 1815 Une fleur None Une larme 1830