← Retour aux poèmes

Hymne de l'ange de la Terre

Alphonse de Lamartine · 1830 · Romantisme · 19e siècle
«
La terre n’était plus qu’une tombe fermée ; Masse informe et muette, éteinte, inanimée, Elle flottait au rang qu’elle avait occupé : Comme un vaisseau muet que la foudre a frappé, Quand la main qui le guide est tombée en poussière, Suit encore un moment sa rapide carrière, Puis chancelle et s’arrête, et de ses flancs déserts Ne rend plus qu’un son creux au sourd roulis des mers. La vie, en remontant à sa source suprême, La vie avait quitté jusqu’aux éléments même ; Le dernier des vivants, d’où son souffle avait fui, Était mort ; et la terre était morte avec lui, Morte avec tous ses fruits, morte avec tout leur germe, Morte avec chaque loi que chaque règne enferme, Morte avec tous ses bruits et tous ses mouvements, Avec tous ses instincts et tous ses sentiments, Morte avec tous ses feux éteints dans ses abîmes, Morte avec ses vapeurs retombant de ses cimes, Morte avec tous ses vents ; et son silence seul L’enveloppait partout comme un morne linceul, Un soleil sans rayons, de ses reflets funèbres Ne pouvait que pâlir ces flottantes ténèbres ; Rien n’y réfléchissait l’aurore ni le soir : Tel, dans un œil éteint qui ne peut plus la voir, La clarté d’un flambeau tombe en vain ; la paupière, Comme un miroir terni, change en nuit la lumière. C’était un point obscur dans le vide de l’air, Un cadavre flottant sur les flots de l’éther ; Et l’esprit du Seigneur, en traversant l’espace, Avec crainte et dégoût s’éloignait de sa trace ; Mais, semblable à l’amour qui survit au trépas, Un seul ange du moins ne l’abandonnait pas. C’était ce grand esprit, cette âme universelle, Qui vivait, qui sentait, qui végétait pour elle ; Être presque divin dont elle était le corps, Qui de sa masse inerte agitait les ressorts, Dont l’homme avait nié l’intelligence obscure, Ou que, sans la comprendre, il nommait la Nature. Quand elle eut accompli ses destins et ses lois, L’esprit avait repris sa forme d’autrefois. De céleste et d’humain harmonieux mélange, C’était un homme avec les ailes d’un archange ; Mais un homme agrandi, solide, colossal, De cet être déchu type primordial, Du Dieu qui le créa première et grande image, Assis sur un coteau de ce divin rivage Où jadis Parthénope avait devant ses yeux Réfléchi dans les mers comme un morceau des cieux ; Lieux chers à ses regards, lieux que sa main féconde Se plaisait à parer, comme un jardin du monde, Et de l’ombre des monts, et de l’azur des mers, Et de l’éclat du ciel, et du parfum des airs ; Ses pieds pendaient d’en haut sur un immense abîme Dont l’écume des flots avait rongé la cime ; Lieux vides maintenant de lumière et de bruit, D’où ne remontait plus que silence et que nuit. Son coude s’appuyait sur la crête aplatie De ce mont qui, jetant la cendre et l’incendie, Secouait de ses flancs les hameaux ébranlés : Ses flancs vides rendaient des sons creux et fêlés. Ses blancs cheveux tombant comme une neige épaisse, Contemporains du globe, annonçaient sa vieillesse ; Mais les membres nerveux de cet enfant du ciel Laissaient dans le vieillard deviner l’immortel. De ses deux larges mains il couvrait son visage. Pareilles par leur masse à des gouttes d’orage, Des larmes, de ses yeux vainement essuyés, Ruisselaient dans ses doigts et pleuvaient à ses pieds. Il comprimait en vain cette angoisse divine ; On entendait de loin gronder dans sa poitrine Le bruit sourd et plaintif de ses vastes sanglots, Et des cris étouffés qu’entrecoupaient ces mots : « Est-ce toi, terre inanimée ? Est-ce toi que j’ai vue, hélas ! il n’est qu’un jour, Des doigts de Jéhovah t’élancer enflammée Comme une étincelle allumée Au foyer de vie et d’amour ? » Les étoiles tes sœurs pâlirent De honte et de ravissement ; Tu passas dans le ciel et les astres jaillirent, Et les vagues d’azur sous ton poids s’assouplirent, Pour bercer ton globe écumant. » Sur ton front qui venait d’éclore, Ta lune et ton soleil combattaient de clarté ; Plus pur que ton midi, plus doux que ton aurore, Le regard de ton Dieu t’illuminait encore De vie et d’immortalité. » Quels destins tu portais ! — Étouffés dans leur germe, Que d’êtres immortels ton sein devait nourrir ! Où sont-ils ? Est-il vrai ? ce peu de cendre enferme Ce qui ne dut jamais mourir ? Et d’une étoile, hélas ! tu n’es plus que la cendre, Que le noyau d’un fruit que le ver a rongé, Qu’un rocher qui va se fendre Dans le feu qui l’a jugé ! » Ah ! pleurez avec moi, planètes ses compagnes, Étoiles qui semiez ses tentes de mille yeux, Soleils dont les rayons inondaient ses campagnes, Nuages qui jetiez l’ombre sur ses montagnes ! Pleurez ! la mort est dans les cieux. » Quand tu flottais comme un navire Dans l’écume de feu de l’aurore ou du soir ; Quand tes mers, se gonflant comme un sein qui respire, Venaient lécher du flot le bord qui les attire, Et polir sous tes caps un onduleux miroir, Où tes divers tableaux que ridait le zéphire Brillaient et s’effaçaient comme un léger sourire Que l’œil voudrait fixer et ne fait qu’entrevoir ; » Quand tes cimes portaient le palais des nuages, Et que, fendant soudain leur cintre divisé, Les rayons, se mêlant aux lueurs des orages, Sur les flancs des rochers sauvages Ruisselaient de plages en plages, Comme un éclair perçant sous un dôme brisé ; Quand ce jour faux et teint d’une couleur qui change, Flottant au gré de l’aquilon, Comme un reflet de feu des ailes d’un archange, Glissait en colorant ton magique horizon, Et, frappant tour à tour ta crête ou tes abîmes, Faisait étinceler tes neiges sur tes cimes, Tes cascades pleuvant dans leurs gouffres poudreux, Tes hameaux blanchissant sur un fond ténébreux, Tes fleuves engouffrés sous leur arche arrondie, Et tes mers écumant comme un vaste incendie, Et les toits des cités resplendissant de feux : » Oh ! qui pouvait te voir sans palpiter d’extase, Sans tomber à genoux devant ton créateur ? Oh ! qui pourrait te voir sans qu’un poids ne l’écrase, Un poids comme le mien, de honte et de malheur ? » Que d’êtres animait ton âme intarissable, Depuis l’humble fourmi dans ses cités de sable Jusqu’à l’aigle du ciel qui dormait sur le vent ! Dans tes jeux infinis que de force et de grâce, Depuis le cygne blanc qui vogue sur la trace Du cygne sur l’onde glissant, Depuis le doux ramier dont le cou s’entrelace Au cou du ramier gémissant, Depuis le paon altier dont l’aube peint la roue, Depuis le lévrier dont les flancs sont la proue, Depuis le fier coursier au cœur obéissant, Jusqu’au lourd éléphant, tour vivante et mobile, Que la voix d’un enfant par l’amour rend docile, Jusqu’au lion frémissant Qui d’un ongle courbé creuse en vain la poussière, Fait dans ses sourds naseaux rugir l’air menaçant, Et, de son cou gonflé secouant la crinière, Renvoie obliquement l’éclair de la lumière, Et n’a sous sa paupière Que des feux et du sang ! » Et quelle vaste intelligence S’élevait par degrés de la terre au Seigneur, Depuis l’instinct grossier de la brute existence, Depuis l’aveugle soif du terrestre bonheur, Jusqu’à l’âme qui loue, et qui prie, et qui pense, Jusqu’au soupir d’un cœur Qu’emporte d’un seul trait l’immortelle espérance Au sein de son auteur ! » Ô race aveugle ! ô race à sa perte obstinée ! Hommes qui n’avez rien conquis que le trépas, Qu’aviez-vous à faire ici-bas ? Jouir, aimer, bénir, c’était leur destinée ! L’ange enviait leur sort, il ne leur suffit pas ! » Et le voilà, cet enfant de lumière ! Et le voilà, cet héritier des cieux ! Pas un souffle, un soupir ! muet comme la pierre ! Et toute cette poussière Se crut une fois des dieux ! » Il dit ; et, remontant aux voûtes éternelles, Il secoua de loin la poudre de ses ailes, Pour la revoir encore une fois s’abaissa ; Puis son ombre divine à jamais s’effaça.

Notes

Recueil: Harmonies poétiques et religieuses (1830). Sous-titre: Après la destruction du globe. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6210284b/f372.item.texteImage

← Précédent Une fleur Suivant → Les saisons

Autres poèmes de Alphonse de Lamartine

A Alix de V... None A Alix de V… None A Elvire 1814 A Elvire 1815 A Madame Victor Hugo 1856 A Maria-Anna-Eliza 1836 A Némésis 1831 A l'Esprit-Saint 1830 A un curé de village 1829 A un curé de village 1829 A un enfant, fille du poète 1831 A une fiancée de quinze ans None A une fleur séchée dans un album 1827 Adieu 1815 Adieux à la mer 1820 Adieux à la poésie 1823 Apparition 1823 Au rossignol 1830 Aux chrétiens dans les temps d'épreuve 1826 Bonaparte 1822 Bénédiction de Dieu 1830 Cantate pour les enfants... 1830 Chant d'amour 1820 Chants lyriques de Saül 1820 Consolation 1823 Contre la peine de mort 1830 Dieu 1820 Désir 1830 Elégie 1815 Encore un hymne 1830 Epilogue 1836 Epître à M. Sainte-Beuve 1830 Eternité de la nature, brièveté de l'homme 1828 Ferrare 1844 Fragment biblique (Micol, Jonathas) None Huitième époque 1836 Hymne au Christ 1829 Hymne au soleil 1815 Hymne de l'enfant à son réveil 1826 Hymne de la mort 1830 Hymne du matin 1830 Hymne du soir dans les temples 1830 Hymne à la douleur 1830 Impressions du matin et du soir 1830 Improvisée à la Grande-Chartreuse 1823 Invocation 1817 Invocation (Toi qui donnas sa voix...) 1830 Invocation du poète None Invocation pour les Grecs 1826 Ischia 1822 Jocelyn - Cinquième époque 1836 Jocelyn - Deuxième époque 1836 Jocelyn - Première époque 1836 Jocelyn - Prologue 1836 Jocelyn - Quatrième époque 1836 Jocelyn - Sixième époque 1836 Jocelyn - Troisième époque 1836 Jéhovah ou l'idée de Dieu 1829 L'ange 1819 L'automne 1820 L'enthousiasme 1819 L'esprit de Dieu 1822 L'homme 1819 L'humanité 1829 L'hymne de la nuit 1830 L'idée de Dieu 1829 L'immortalité 1817 L'infini dans les cieux 1828 L'insecte ailé None L'isolement 1818 L'occident 1830 La branche d'amandier 1821 La charité 1846 La fleur des eaux None La foi 1818 La gloire 1818 La harpe des cantiques None La lampe du temple 1830 La liberté 1821 La mort de Jonathas 1830 La perte de l’Anio 1830 La poésie sacrée 1820 La prière 1819 La prière de femme 1841 La providence à l'homme 1819 La retraite 1819 La retraite 1830 La sagesse 1820 La semaine sainte à la Roche-Guyon 1819 La solitude 1822 La source dans les bois D… 1830 La tristesse 1830 La voix humaine 1830 Le Mont Blanc 1849 Le cadre None Le chrétien mourant 1820 Le chêne 1826 Le coquillage au bord de la mer 1849 Le cri de l'âme 1830 Le crucifix 1823 Le désespoir 1819 Le golfe de Baya, près de Naples 1813 Le grillon 1845 Le génie 1817 Le génie dans l'obscurité 1830 Le lac 1820 Le lac 1820 Le lis du golfe de Santa Restituta 1842 Le moulin de Milly 1845 Le papillon 1823 Le passé 1823 Le pasteur et le pêcheur 1826 Le poète mourant 1823 Le premier regret 1830 Le retour 1830 Le soir 1819 Le solitaire 1830 Le souvenir 1819 Le temple 1817 Le tombeau d'une mère 1830 Le trophée d'armes orientales None Le vallon 1819 Les fleurs 1837 Les oiseaux 1842 Les pavots 1847 Les préludes 1823 Les révolutions 1831 Les saisons None Les étoiles 1819 L’abbaye de Vallombreuse 1830 L’apparition de l’ombre de Samuel à Saül None Milly, ou la terre natale 1827 Neuvième époque 1836 Nouvel épilogue 1839 Novissima verba 1829 Ode 1817 Ode sur la naissance du Duc de Bordeaux 1820 Pensée des morts 1826 Philosophie 1821 Pour le premier jour de l'année 1830 Pour une quête None Pourquoi mon âme est-elle triste? 1826 Poésie 1830 Ressouvenir du lac Léman 1842 Sapho 1816 Septième époque 1836 Souvenir None Souvenir d'enfance 1830 Stances 1823 Sur des roses sous la neige 1847 Sur l'image du Christ écrasant le ma None Tristesse 1815 Une fleur None Une larme 1830