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Chant d'amour

Alphonse de Lamartine · 1820 · Romantisme · 19e siècle
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Si tu pouvais jamais égaler, ô ma lyre, Le doux frémissement des ailes du zéphire À travers les rameaux ; Ou l’onde qui murmure en caressant ces rives, Ou le roucoulement des colombes plaintives Jouant aux bords des eaux ; Si, comme ce roseau qu’un souffle heureux anime, Tes cordes exhalaient ce langage sublime, Divin secret des cieux, Que, dans le pur séjour où l’esprit seul s’envole, Les anges amoureux se parlent sans parole, Comme les yeux aux yeux ; Si de ta douce voix la flexible harmonie, Caressant doucement une âme épanouie Au souffle de l’amour, La berçait mollement sur de vagues images, Comme le vent du ciel qui berce les nuages Dans la pourpre du jour : Tandis que sur les fleurs mon amante sommeille, Ma voix murmurerait tout bas à son oreille Des soupirs, des accords Aussi purs que l’extase où son regard me plonge, Aussi doux que le son que nous apporte un songe Des ineffables bords. Ouvre les yeux, dirais-je, ô ma seule lumière ! Laisse-moi, laisse-moi lire dans ta paupière Ma vie et ton amour : Ton regard languissant est plus cher à mon âme Que le premier rayon de la céleste flamme Aux yeux privés du jour. _____________ L’un de ses bras fléchit sous son cou qui le presse, L’autre sur son beau front retombe avec mollesse, Et le couvre à demi : Telle, pour sommeiller, la blanche tourterelle Courbe son cou d’albâtre, et ramène son aile Sur son œil endormi. Le doux gémissement de son sein qui respire Se mêle au bruit plaintif de l’onde, qui soupire À flots harmonieux ; Et l’ombre de ses cils, que le zéphyr soulève, Flotte légèrement comme l’ombre d’un rêve Qui passe sur ses yeux. ________________ Que ton sommeil est doux, ô vierge, ô ma colombe ! Comme d’un cours égal ton sein monte et retombe Avec un long soupir ! Deux vagues que blanchit le rayon de la lune, D’un mouvement moins doux viennent l’une après l’une Murmurer ou mourir ! _____________ Laisse-moi respirer sur ces lèvres vermeilles Ce souffle parfumé… Qu’ai-je fait ? tu t’éveilles. L’azur voilé des cieux Vient chercher doucement ta timide paupière ; Mais toi… ton doux regard, en voyant la lumière, N’a cherché que mes yeux. _____________ Ah ! que nos longs regards se suivent, se prolongent, Comme deux purs rayons l’un dans l’autre se plongent, Et portent tour à tour Dans le cœur l’un de l’autre une tremblante flamme, Ce jour intérieur que donne seul à l’âme Le regard de l’amour ! Jusqu’à ce qu’une larme aux bords de ta paupière, De son nuage errant te cachant la lumière, Vienne baigner tes yeux, Comme on voit au réveil d’une charmante aurore Les larmes du matin, qu’elle attire et colore, L’ombrager dans les cieux. _____________ Parle-moi, que ta voix me touche ! Chaque parole sur ta bouche Est un écho mélodieux. Quand ta voix meurt dans mon oreille, Mon âme résonne et s’éveille, Comme un temple à la voix des dieux. Un souffle, un mot, puis un silence, C’est assez : mon âme devance Le sens interrompu des mots, Et comprend ta voix fugitive, Comme le gazon de la rive Comprend le murmure des flots. Un son qui sur ta bouche expire, Une plainte, un demi-sourire, Mon cœur entend tout sans effort : Tel, en passant par une lyre, Le souffle même du zéphyre Devient un ravissant accord. _______________ Pourquoi sous tes cheveux me cacher ton visage ? Laisse mes doigts jaloux écarter ce nuage : Rougis-tu d’être belle, ô charme de mes yeux ? L’aurore, ainsi que toi, de ses roses s’ombrage. Pudeur, honte céleste, instinct mystérieux, Ce qui brille le plus se voile davantage ; Comme si la beauté, cette divine image, N’était faite que pour les cieux ! Tes yeux sont deux sources vives Où vient se peindre un ciel pur, Quand les rameaux de leurs rives Leur en découvrent l’azur. Dans ce miroir retracées, Chacune de tes pensées Jette en passant son éclair, Comme on voit sur l’eau limpide Flotter l’image rapide Des cygnes qui fendent l’air. Ton front, que ton voile ombrage Et découvre tour à tour, Est une nuit sans nuage Prête à recevoir le jour ; Ta bouche, qui va sourire, Est l’onde qui se retire Au souffle errant du zéphyr, Et, sur ces bords qu’elle quitte, Laisse au regard qu’elle invite Compter les perles d’Ophir. Tes deux mains sont deux corbeilles Qui laissent passer le jour ; Tes doigts, de roses vermeilles En couronnent le contour. Sur le gazon qui l’embrasse Ton pied se pose, et la grâce, Comme un divin instrument, Aux sons égaux d’une lyre Semble accorder et conduire Ton plus léger mouvement. __________ Pourquoi de tes regards percer ainsi mon âme ? Baisse, oh ! baisse tes yeux pleins d’une chaste flamme : Baisse-les, ou je meurs. Viens plutôt, lève-toi ! Mets ta main dans la mienne ; Que mon bras arrondi t’entoure et te soutienne Sur ces tapis de fleurs. Aux bords d’un lac d’azur, il est une colline Dont le front verdoyant légèrement s’incline Pour contempler les eaux ; Le regard du soleil tout le jour la caresse, Et l’haleine de l’onde y fait flotter sans cesse Les ombres des rameaux. Entourant de ses plis deux chênes qu’elle embrasse, Une vigne sauvage à leurs rameaux s’enlace, Et, couronnant leurs fronts, De sa pâle verdure éclaircit leur feuillage, Puis sur des champs coupés de lumière et d’ombrage Court en riants festons. Là, dans les flancs creusés d’un rocher qui surplombe, S’ouvre une grotte obscure, un nid où la colombe Aime à gémir d’amour ; La vigne, le figuier, la voilent, la tapissent ; Et les rayons du ciel, qui lentement s’y glissent, Y mesurent le jour. La nuit et la fraîcheur de ces ombres discrètes Conservent plus longtemps aux pâles violettes Leurs timides couleurs ; Une source plaintive en habite la voûte, Et semble sur vos fronts distiller goutte à goutte Des accords et des pleurs. Le regard, à travers ce rideau de verdure, Ne voit rien que le ciel et l’onde qu’il azure, Et sur le sein des eaux Les voiles du pêcheur, qui, couvrant sa nacelle, Fendent ce ciel limpide, et battent comme l’aile Des rapides oiseaux. L’oreille n’entend rien qu’une vague plaintive, Qui, comme un long baiser, murmure sur sa rive, Ou la voix des zéphyrs, Ou les sons cadencés que gémit Philomèle, Ou l’écho du rocher, dont un soupir se mêle À nos propres soupirs. _______________ Viens, cherchons cette ombre propice, Jusqu’à l’heure où de ce séjour Les fleurs fermeront leur calice Aux regards languissants du jour. Voilà ton ciel, ô mon étoile ! Soulève, oh ! soulève ce voile : Éclaire la nuit de ces lieux ; Parle, chante, rêve, soupire, Pourvu que mon regard attire Un regard errant de tes yeux. Laisse-moi parsemer de roses La tendre mousse où tu t’assieds, Et près du lit où tu reposes Laisse-moi m’asseoir à tes pieds. Heureux le gazon que tu foules, Et le bouton dont tu déroules Sous tes doigts les fraîches couleurs ! Heureuses ces coupes vermeilles Que pressent tes lèvres, pareilles À l’abeille, amante des fleurs ! Si l’onde, des lis qu’elle cueille Roule les calices flétris ; Des tiges que sa bouche effeuille Si le vent m’apporte un débris ; Si sa bouche qui se dénoue Vient, en ondulant sur ma joue, De ma lèvre effleurer le bord ; Si son souffle léger résonne, Je sens sur mon front qui frissonne Passer les ailes de la mort. Souviens-toi de l’heure bénie Où les dieux, d’une tendre main, Te répandirent sur ma vie Comme l’ombre sur le chemin. Depuis cette heure fortunée, Ma vie à ta vie enchaînée, Qui s’écoule comme un seul jour, Est une coupe toujours pleine, Où mes lèvres à longue haleine Puisent l’innocence et l’amour. _________ Un jour le temps jaloux, d’une haleine glacée, Fanera tes couleurs comme une fleur passée Sur ces lits de gazon ; Et sa main flétrira sur tes charmantes lèvres Ces rapides baisers, hélas ! dont tu me sèvres Dans leur fraîche saison. Mais quand tes yeux, voilés d’un nuage de larmes, De ces jours écoulés qui t’ont ravi tes charmes Pleureront la rigueur ; Quand dans ton souvenir, dans l’onde du rivage, Tu chercheras en vain ta ravissante image, Regarde dans mon cœur. Là, ta beauté fleurit pour des siècles sans nombre ; Là, ton doux souvenir veille à jamais à l’ombre De ma fidélité, Comme une lampe d’or dont une vierge sainte Protège avec la main, en traversant l’enceinte, La tremblante clarté. Et quand la mort viendra, d’un autre amour suivie, Éteindre en souriant de notre double vie L’un et l’autre flambeau, Qu’elle étende ma couche à côté de la tienne, Et que ta main fidèle embrasse encor la mienne Dans le lit du tombeau ! Ou plutôt puissions-nous passer sur cette terre, Comme on voit en automne un couple solitaire De cygnes amoureux Partir, en s’embrassant, du nid qui les rassemble, Et vers les doux climats qu’ils vont chercher ensemble S’envoler deux à deux !

Notes

Recueil: Nouvelles méditations poétiques (1823). Note: Le poème aurait été écrit à Ischia en 1820, malgré la mention "Naples 1822" du recueil. https://archive.org/details/panouvellesmdi00lama/page/n163/mode/2up

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