← Retour aux poèmes

La perte de l’Anio

Alphonse de Lamartine · 1830 · Romantisme · 19e siècle
«
J’avais rêvé, jadis, au bruit de ses cascades, Couché sur le gazon qu’Horace avait foulé, À l’ombre des vieilles arcades Où la Sibylle dort sous son temple écroulé ; Je l’avais vu tomber dans les grottes profondes, Et la flottante Iris se jouait dans ses ondes, Comme avec les crins blancs d’un coursier des déserts Le vent aime à jouer pendant qu’il fend les airs ; Je l’avais vu plus loin sur la mousse écumante Diviser en ruisseaux sa nappe encor fumante, Étendre, resserrer ses ondoyants réseaux, Jeter sur le gazon le voile errant des eaux, Et, comblant le vallon de bruit et de poussière, Poursuivre au loin sa course en vagues de lumière ! Mes regards, à ses flots suspendus tout le jour, Les cherchaient, les suivaient, les perdaient tour à tour, Comme un esprit flottant de pensée en pensée, Qui les perd, et revient sur leur trace effacée. Je le voyais monter, rouler, s’évanouir, Et de ses flots brillants j’aimais à m’éblouir : Il me semblait y voir ces longs rayons de gloire, Dont la ville éternelle avait ceint sa mémoire, Remonter vers leur source à travers l’âge obscur, Et couronner encor les sommets de Tibur ; Et quand des flots hurlant dans leurs larges abîmes Mon oreille écoutait les murmures sublimes, Dans ces convulsions, ces voix, ces cris des flots, Multipliés cent fois par de roulants échos, Il me semblait entendre à travers la distance Les secousses, les pas, les voix d’un peuple immense, Qui, pareil à ces eaux, mais plus prompt dans son cours, Fit du bruit sur ses bords, et s’est tu pour toujours… Ô fleuve ! lui disais-je, ô toi qui vis les âges Prêter et retirer l’empire à tes rivages ! Toi dont le nom chanté par un humble affranchi Vient braver, grâce à lui, le temps qu’il a franchi ! Toi qui vis sur tes bords les oppresseurs du monde Errer, et demander du sommeil à ton onde ; Tibulle soupirer les délices du cœur, Scipion dédaigner les faisceaux du licteur, César fuir son triomphe au fond de tes retraites, Mécène y mendier de la gloire aux poëtes, Brutus rêver le crime, et Caton la vertu : Dans tes cent mille voix, fleuve, que me dis-tu ? M’apportes-tu des sons de la lyre d’Horace ? Ou la voix de César qui flatte et qui menace ? Ou l’orageux forum d’un peuple de héros, Dont la voix des tribuns précipitait les flots, Et qui, dans sa fureur montant comme ton onde, Trop vaste pour son lit, débordait sur le monde ? Hélas ! ces bruits divers ont passé sans retour ! Plus d’armes, de forum, de lyre, ni d’amour ! Ce n’est qu’une eau qui pleut sur le rocher sonore, C’est le fleuve qui tombe, et qui murmure encore ! Que dis-je ? il murmurait ; il ne murmure plus ! De leur lit desséché ses flots sont disparus ! Et ces rochers pendants, et ces cavernes vides, Et ces arbres privés de leurs perles liquides, Et la génisse errante, et la biche, et l’oiseau Qui vient sur le rocher chercher sa goutte d’eau, Attendent vainement que l’onde évanouie Rende au vallon muet le murmure et la vie, Et, dans leur solitude et dans leur nudité, Semblent prendre une voix, et dire : Vanité !… Ah ! faut-il s’étonner que les empires tombent, Que de nos faibles mains les ouvrages succombent, Quand ce que la nature avait fait éternel S’altère par degrés, et meurt comme un mortel ; Quand un fleuve écumant qu’ont vu couler les âges, Disparu tout à coup, laisse à nu ses rivages ? Un fleuve a disparu ! mais ces trônes du jour, Ces gigantesques monts crouleront à leur tour ; Mais dans ces cieux, semés de leur sable splendide, Tous ces astres éteints laisseront la nuit vide ; Mais cet espace même à la fin périra, Et de tout ce qui fut, un jour, rien ne sera. Rien ne sera, Seigneur ! Mais toi, source des mondes, Qui fais briller les feux, qui fais couler les ondes, Qui sur l’axe des temps fais circuler les jours, Tu seras ! tu seras ce que tu fus toujours ! Tous ces astres éteints, ces fleuves qui tarissent, Ces sommets écroulés, ces mondes qui périssent, Dans l’abîme des temps ces siècles engloutis, Ces temps et cet espace eux-même anéantis, Ce pouvoir qui se rit de ses propres ouvrages, À Celui qui survit ce sont autant d’hommages ; Et chaque être mortel, par le temps emporté, Est un hymne de plus à ton éternité ! Italie ! Italie ! ah ! pleure tes collines, Où l’histoire du monde est écrite en ruines ! Où l’empire, en passant de climats en climats, A gravé plus avant l’empreinte de ses pas ; Où la gloire, qui prit ton nom pour son emblème, Laisse un voile éclatant sur ta nudité même ! Voilà le plus parlant de tes sacrés débris ! Pleure ! un cri de pitié va répondre à tes cris ! Terre que consacra l’empire et l’infortune, Source des nations, reine, mère commune, Tu n’es pas seulement chère aux nobles enfants Que ta verte vieillesse a portés dans ses flancs ; De tes ennemis même enviée et chérie, De tout ce qui naît grand ton ombre est la patrie ! Et l’esprit inquiet, qui dans l’antiquité Remonte vers la gloire et vers la liberté, Et l’esprit résigné qu’un jour plus pur inonde, Qui, dédaignant ces dieux qu’adore en vain le monde, Plus loin, plus haut encor, cherche un unique autel Pour le Dieu véritable, unique, universel, Le cœur plein tous les deux d’une tendresse amère, T’adorent dans ta poudre, et te disent : « Ma mère ! » Le vent, en ravissant tes os à ton cercueil, Semble outrager la gloire et profaner le deuil ! De chaque monument qu’ouvre le soc de Rome, On croit voir s’exhaler les mânes d’un grand homme ; Et dans ce temple immense, où le Dieu du chrétien Règne sur les débris du Jupiter païen, Tout mortel en entrant prie, et sent mieux encore Que ton temple appartient à tout ce qui l’adore !… Sur tes monts glorieux chaque arbre qui périt, Chaque rocher miné, chaque urne qui tarit, Chaque fleur que le soc brise sur une tombe, De tes sacrés débris chaque pierre qui tombe, Au cœur des nations retentissent longtemps, Comme un coup plus hardi de la hache du temps ; Et tout ce qui flétrit ta majesté suprême Semble en te dégradant nous dégrader nous-même ! Le malheur pour toi seule a doublé le respect ; Tout cœur s’ouvre à ton nom, tout œil à ton aspect ! Ton soleil, trop brillant pour une humble paupière, Semble épancher sur toi la gloire et la lumière ; Et la voile qui vient de sillonner tes mers, Quand tes grands horizons se montrent dans les airs, Sensible et frémissante à ces grandes images, S’abaisse d’elle-même en touchant tes rivages. Ah ! garde-nous longtemps, veuve des nations, Garde au pieux respect des générations Ces titres mutilés de la grandeur de l’homme, Qu’on retrouve à tes pieds dans la cendre de Rome ! Respecte tout de toi, jusques à tes lambeaux ! Ne porte point envie à des destins plus beaux ! Mais, semblable à César à son heure suprême, Qui du manteau sanglant s’enveloppe lui-même, Quel que soit le destin que couve l’avenir, Terre, enveloppe-toi de ton grand souvenir ! Que t’importe où s’en vont l’empire et la victoire ? Il n’est point d’avenir égal à ta mémoire !

Notes

Recueil: Harmonies poétiques et religieuses (1830). Dédicace: A M. le marquis Tancrède de Barol. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6210284b/f148.item

← Précédent L'occident Suivant → L'infini dans les cieux

Autres poèmes de Alphonse de Lamartine

A Alix de V... None A Alix de V… None A Elvire 1814 A Elvire 1815 A Madame Victor Hugo 1856 A Maria-Anna-Eliza 1836 A Némésis 1831 A l'Esprit-Saint 1830 A un curé de village 1829 A un curé de village 1829 A un enfant, fille du poète 1831 A une fiancée de quinze ans None A une fleur séchée dans un album 1827 Adieu 1815 Adieux à la mer 1820 Adieux à la poésie 1823 Apparition 1823 Au rossignol 1830 Aux chrétiens dans les temps d'épreuve 1826 Bonaparte 1822 Bénédiction de Dieu 1830 Cantate pour les enfants... 1830 Chant d'amour 1820 Chants lyriques de Saül 1820 Consolation 1823 Contre la peine de mort 1830 Dieu 1820 Désir 1830 Elégie 1815 Encore un hymne 1830 Epilogue 1836 Epître à M. Sainte-Beuve 1830 Eternité de la nature, brièveté de l'homme 1828 Ferrare 1844 Fragment biblique (Micol, Jonathas) None Huitième époque 1836 Hymne au Christ 1829 Hymne au soleil 1815 Hymne de l'ange de la Terre 1830 Hymne de l'enfant à son réveil 1826 Hymne de la mort 1830 Hymne du matin 1830 Hymne du soir dans les temples 1830 Hymne à la douleur 1830 Impressions du matin et du soir 1830 Improvisée à la Grande-Chartreuse 1823 Invocation 1817 Invocation (Toi qui donnas sa voix...) 1830 Invocation du poète None Invocation pour les Grecs 1826 Ischia 1822 Jocelyn - Cinquième époque 1836 Jocelyn - Deuxième époque 1836 Jocelyn - Première époque 1836 Jocelyn - Prologue 1836 Jocelyn - Quatrième époque 1836 Jocelyn - Sixième époque 1836 Jocelyn - Troisième époque 1836 Jéhovah ou l'idée de Dieu 1829 L'ange 1819 L'automne 1820 L'enthousiasme 1819 L'esprit de Dieu 1822 L'homme 1819 L'humanité 1829 L'hymne de la nuit 1830 L'idée de Dieu 1829 L'immortalité 1817 L'infini dans les cieux 1828 L'insecte ailé None L'isolement 1818 L'occident 1830 La branche d'amandier 1821 La charité 1846 La fleur des eaux None La foi 1818 La gloire 1818 La harpe des cantiques None La lampe du temple 1830 La liberté 1821 La mort de Jonathas 1830 La poésie sacrée 1820 La prière 1819 La prière de femme 1841 La providence à l'homme 1819 La retraite 1819 La retraite 1830 La sagesse 1820 La semaine sainte à la Roche-Guyon 1819 La solitude 1822 La source dans les bois D… 1830 La tristesse 1830 La voix humaine 1830 Le Mont Blanc 1849 Le cadre None Le chrétien mourant 1820 Le chêne 1826 Le coquillage au bord de la mer 1849 Le cri de l'âme 1830 Le crucifix 1823 Le désespoir 1819 Le golfe de Baya, près de Naples 1813 Le grillon 1845 Le génie 1817 Le génie dans l'obscurité 1830 Le lac 1820 Le lac 1820 Le lis du golfe de Santa Restituta 1842 Le moulin de Milly 1845 Le papillon 1823 Le passé 1823 Le pasteur et le pêcheur 1826 Le poète mourant 1823 Le premier regret 1830 Le retour 1830 Le soir 1819 Le solitaire 1830 Le souvenir 1819 Le temple 1817 Le tombeau d'une mère 1830 Le trophée d'armes orientales None Le vallon 1819 Les fleurs 1837 Les oiseaux 1842 Les pavots 1847 Les préludes 1823 Les révolutions 1831 Les saisons None Les étoiles 1819 L’abbaye de Vallombreuse 1830 L’apparition de l’ombre de Samuel à Saül None Milly, ou la terre natale 1827 Neuvième époque 1836 Nouvel épilogue 1839 Novissima verba 1829 Ode 1817 Ode sur la naissance du Duc de Bordeaux 1820 Pensée des morts 1826 Philosophie 1821 Pour le premier jour de l'année 1830 Pour une quête None Pourquoi mon âme est-elle triste? 1826 Poésie 1830 Ressouvenir du lac Léman 1842 Sapho 1816 Septième époque 1836 Souvenir None Souvenir d'enfance 1830 Stances 1823 Sur des roses sous la neige 1847 Sur l'image du Christ écrasant le ma None Tristesse 1815 Une fleur None Une larme 1830