← Retour aux poèmes

Pensée des morts

Alphonse de Lamartine · 1826 · Romantisme · 19e siècle
«
Voilà les feuilles sans sève Qui tombent sur le gazon ; Voilà le vent qui s’élève Et gémit dans le vallon ; Voilà l’errante hirondelle Qui rase du bout de l’aile L’eau dormante des marais ; Voilà l’enfant des chaumières Qui glane sur les bruyères Le bois tombé des forêts. L’onde n’a plus le murmure Dont elle enchantait les bois ; Sous des rameaux sans verdure Les oiseaux n’ont plus de voix ; Le soir est près de l’aurore ; L’astre à peine vient d’éclore, Qu’il va terminer son tour ; Il jette par intervalle Une lueur, clarté pâle Qu’on appelle encore un jour. L’aube n’a plus de zéphire Sous ses nuages dorés ; La pourpre du soir expire Sous les flots décolorés ; La mer solitaire et vide N’est plus qu’un désert aride Où l’œil cherche en vain l’esquif ; Et sur la grève plus sourde La vague orageuse et lourde N’a qu’un murmure plaintif. La brebis sur les collines Ne trouve plus le gazon, Son agneau laisse aux épines Les débris de sa toison ; La flûte aux accords champêtres Ne réjouit plus les hêtres Des airs de joie ou d’amours, Toute herbe aux champs est glanée : Ainsi finit une année, Ainsi finissent nos jours ! C’est la saison où tout tombe Aux coups redoublés des vents ; Un vent qui vient de la tombe Moissonne aussi les vivants : Ils tombent alors par mille, Comme la plume inutile Que l’aigle abandonne aux airs, Lorsque des plumes nouvelles Viennent réchauffer ses ailes À l’approche des hivers. C’est alors que ma paupière Vous vit pâlir et mourir, Tendres fruits qu’à la lumière Dieu n’a pas laissés mûrir ! Quoique jeune sur la terre, Je suis déjà solitaire Parmi ceux de ma saison ; Et quand je dis en moi-même : Où sont ceux que ton cœur aime ? Je regarde le gazon. Leur tombe est sur la colline, Mon pied le sait : la voilà ! Mais leur essence divine, Mais eux, Seigneur, sont-ils là ? Jusqu’à l’indien rivage Le ramier porte un message Qu’il rapporte à nos climats ; La voile passe et repasse : Mais de son étroit espace Leur âme ne revient pas. Ah ! quand les vents de l’automne Sifflent dans les rameaux morts, Quand le brin d’herbe frissonne, Quand le pin rend ses accords, Quand la cloche des ténèbres Balance ses glas funèbres, La nuit, à travers les bois, À chaque vent qui s’élève, À chaque flot sur la grève, Je dis : N’es-tu pas leur voix ? Du moins si leur voix si pure Est trop vague pour nos sens, Leur âme en secret murmure De plus intimes accents ; Au fond des cœurs qui sommeillent, Leurs souvenirs qui s’éveillent Se pressent de tous côtés, Comme d’arides feuillages Que rapportent les orages Au tronc qui les a portés. C’est une mère ravie À ses enfants dispersés, Qui leur tend, de l’autre vie, Ces bras qui les ont bercés ; Des baisers sont sur sa bouche ; Sur ce sein qui fut leur couche Son cœur les rappelle à soi ; Des pleurs voilent son sourire, Et son regard semble dire : « Vous aime-t-on comme moi ? » C’est une jeune fiancée Qui, le front ceint du bandeau, N’emporta qu’une pensée De sa jeunesse au tombeau : Triste, hélas ! dans le ciel même, Pour revoir celui qu’elle aime Elle revient sur ses pas, Et lui dit : « Ma tombe est verte ! Sur cette terre déserte Qu’attends-tu ? Je n’y suis pas ! » C’est un ami de l’enfance Qu’aux jours sombres du malheur Nous prêta la Providence Pour appuyer notre cœur. Il n’est plus ; notre âme est veuve, Il nous suit dans notre épreuve, Et nous dit avec pitié : « Ami, si ton âme est pleine, De ta joie ou de ta peine Qui portera la moitié ? » C’est l’ombre pâle d’un père Qui mourut en nous nommant ; C’est une sœur, c’est un frère Qui nous devance un moment. Sous notre heureuse demeure, Avec celui qui les pleure, Hélas ! ils dormaient hier ! Et notre cœur doute encore, Que le ver déjà dévore Cette chair de notre chair ! L’enfant dont la mort cruelle Vient de vider le berceau, Qui tomba de la mamelle Au lit glacé du tombeau ; Tous ceux enfin dont la vie, Un jour ou l’autre ravie, Emporte une part de nous, Murmurent sous la poussière : « Vous qui voyez la lumière, De nous vous souvenez-vous ? » Ah ! vous pleurer est le bonheur suprême, Mânes chéris, de quiconque a des pleurs ! Vous oublier, c’est s’oublier soi-même : N’êtes-vous pas un débris de nos cœurs ? En avançant dans notre obscur voyage, Du doux passé l’horizon est plus beau ; En deux moitiés notre âme se partage, Et la meilleure appartient au tombeau ! Dieu de pardon ! leur Dieu ! Dieu de leurs pères ! Toi que leur bouche a si souvent nommé, Entends pour eux les larmes de leurs frères ! Prions pour eux, nous qu’ils ont tant aimé ! Ils t’ont prié pendant leur courte vie, Ils ont souri quand tu les as frappés ! Ils ont crié : « Que ta main soit bénie ! » Dieu, tout espoir, les aurais-tu trompés ? Et cependant pourquoi ce long silence ? Nous auraient-ils oubliés sans retour ? N’aiment-ils plus ? Ah ! ce doute t’offense ! Et toi, mon Dieu, n’es-tu pas tout amour ? Mais s’ils parlaient à l’ami qui les pleure, S’ils nous disaient comment ils sont heureux, De tes desseins nous devancerions l’heure ; Avant ton jour nous volerions vers eux. Où vivent-ils ? Quel astre à leur paupière Répand un jour plus durable et plus doux ? Vont-ils peupler ces îles de lumière ? Ou planent-ils entre le ciel et nous ? Sont-ils noyés dans l’éternelle flamme ? Ont-ils perdu ces doux noms d’ici-bas, Ces noms de sœur, et d’amante, et de femme ? À ces appels ne répondront-ils pas ? Non, non, mon Dieu ! si la céleste gloire Leur eût ravi tout souvenir humain, Tu nous aurais enlevé leur mémoire : Nos pleurs sur eux couleraient-ils en vain ? Ah ! dans ton sein que leur âme se noie ! Mais garde-nous nos places dans leur cœur. Ils ont jadis partagé notre joie, Pouvons-nous être heureux sans leur bonheur ? Étends sur eux la main de ta clémence ! Ils ont péché ; mais le ciel est un don ! Ils ont souffert ; c’est une autre innocence ! Ils ont aimé ; c’est le sceau du pardon ! Ils furent ce que nous sommes, Poussière, jouet du vent ; Fragiles comme des hommes, Faibles comme le néant ! Si leurs pieds souvent glissèrent, Si leurs lèvres transgressèrent Quelque lettre de ta loi, Ô Père, ô Juge suprême, Ne vois pas l’homme lui-même, Ne regarde en lui que toi ! Si tu scrutes la poussière, Elle s’enfuit à ta voix ; Si tu touches la lumière, Elle ternira tes doigts ; Si ton œil divin les sonde, Les colonnes de ce monde Et des cieux chancelleront ; Si tu dis à l’innocence, « Monte et plaide en ma présence ! » Tes vertus se voileront. Mais toi, Seigneur, tu possèdes Ta propre immortalité ; Tout le bonheur que tu cèdes Accroît ta félicité. Tu dis au soleil d’éclore, Et le jour ruisselle encore ! Tu dis au temps d’enfanter, Et l’éternité docile, Jetant les siècles par mille, Les répand sans les compter ! Les mondes que tu répares Devant toi vont rajeunir, Et jamais tu ne sépares Le passé de l’avenir. Tu vis ! et tu vis ! Les âges, Inégaux pour tes ouvrages, Sont tous égaux sous ta main ; Et jamais ta voix ne nomme, Hélas ! ces trois mots de l’homme : Hier, aujourd’hui, demain ! Ô père de la nature, Source, abîme de tout bien, Rien à toi ne se mesure : Ah ! ne te mesure à rien ! Mets, ô divine clémence, Mets ton poids dans la balance, Si tu pèses le néant ! Triomphe, ô vertu suprême, En te contemplant toi-même ! Triomphe en nous pardonnant !

Notes

Recueil: Harmonies poétiques et religieuses (1830). Titre original: De profundis. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6210284b/f133.item

← Précédent L’abbaye de Vallombreuse Suivant → L'occident

Autres poèmes de Alphonse de Lamartine

A Alix de V... None A Alix de V… None A Elvire 1814 A Elvire 1815 A Madame Victor Hugo 1856 A Maria-Anna-Eliza 1836 A Némésis 1831 A l'Esprit-Saint 1830 A un curé de village 1829 A un curé de village 1829 A un enfant, fille du poète 1831 A une fiancée de quinze ans None A une fleur séchée dans un album 1827 Adieu 1815 Adieux à la mer 1820 Adieux à la poésie 1823 Apparition 1823 Au rossignol 1830 Aux chrétiens dans les temps d'épreuve 1826 Bonaparte 1822 Bénédiction de Dieu 1830 Cantate pour les enfants... 1830 Chant d'amour 1820 Chants lyriques de Saül 1820 Consolation 1823 Contre la peine de mort 1830 Dieu 1820 Désir 1830 Elégie 1815 Encore un hymne 1830 Epilogue 1836 Epître à M. Sainte-Beuve 1830 Eternité de la nature, brièveté de l'homme 1828 Ferrare 1844 Fragment biblique (Micol, Jonathas) None Huitième époque 1836 Hymne au Christ 1829 Hymne au soleil 1815 Hymne de l'ange de la Terre 1830 Hymne de l'enfant à son réveil 1826 Hymne de la mort 1830 Hymne du matin 1830 Hymne du soir dans les temples 1830 Hymne à la douleur 1830 Impressions du matin et du soir 1830 Improvisée à la Grande-Chartreuse 1823 Invocation 1817 Invocation (Toi qui donnas sa voix...) 1830 Invocation du poète None Invocation pour les Grecs 1826 Ischia 1822 Jocelyn - Cinquième époque 1836 Jocelyn - Deuxième époque 1836 Jocelyn - Première époque 1836 Jocelyn - Prologue 1836 Jocelyn - Quatrième époque 1836 Jocelyn - Sixième époque 1836 Jocelyn - Troisième époque 1836 Jéhovah ou l'idée de Dieu 1829 L'ange 1819 L'automne 1820 L'enthousiasme 1819 L'esprit de Dieu 1822 L'homme 1819 L'humanité 1829 L'hymne de la nuit 1830 L'idée de Dieu 1829 L'immortalité 1817 L'infini dans les cieux 1828 L'insecte ailé None L'isolement 1818 L'occident 1830 La branche d'amandier 1821 La charité 1846 La fleur des eaux None La foi 1818 La gloire 1818 La harpe des cantiques None La lampe du temple 1830 La liberté 1821 La mort de Jonathas 1830 La perte de l’Anio 1830 La poésie sacrée 1820 La prière 1819 La prière de femme 1841 La providence à l'homme 1819 La retraite 1819 La retraite 1830 La sagesse 1820 La semaine sainte à la Roche-Guyon 1819 La solitude 1822 La source dans les bois D… 1830 La tristesse 1830 La voix humaine 1830 Le Mont Blanc 1849 Le cadre None Le chrétien mourant 1820 Le chêne 1826 Le coquillage au bord de la mer 1849 Le cri de l'âme 1830 Le crucifix 1823 Le désespoir 1819 Le golfe de Baya, près de Naples 1813 Le grillon 1845 Le génie 1817 Le génie dans l'obscurité 1830 Le lac 1820 Le lac 1820 Le lis du golfe de Santa Restituta 1842 Le moulin de Milly 1845 Le papillon 1823 Le passé 1823 Le pasteur et le pêcheur 1826 Le poète mourant 1823 Le premier regret 1830 Le retour 1830 Le soir 1819 Le solitaire 1830 Le souvenir 1819 Le temple 1817 Le tombeau d'une mère 1830 Le trophée d'armes orientales None Le vallon 1819 Les fleurs 1837 Les oiseaux 1842 Les pavots 1847 Les préludes 1823 Les révolutions 1831 Les saisons None Les étoiles 1819 L’abbaye de Vallombreuse 1830 L’apparition de l’ombre de Samuel à Saül None Milly, ou la terre natale 1827 Neuvième époque 1836 Nouvel épilogue 1839 Novissima verba 1829 Ode 1817 Ode sur la naissance du Duc de Bordeaux 1820 Philosophie 1821 Pour le premier jour de l'année 1830 Pour une quête None Pourquoi mon âme est-elle triste? 1826 Poésie 1830 Ressouvenir du lac Léman 1842 Sapho 1816 Septième époque 1836 Souvenir None Souvenir d'enfance 1830 Stances 1823 Sur des roses sous la neige 1847 Sur l'image du Christ écrasant le ma None Tristesse 1815 Une fleur None Une larme 1830