← Retour aux poèmes

Pour le premier jour de l'année

Alphonse de Lamartine · 1830 · Romantisme · 19e siècle
«
Des moments les heures sont nées, Et les heures forment les jours, Et les jours forment les années Dont le siècle grossit son cours. Mais toi seul, ô mon Dieu, par siècles tu mesures Ce temps qui sous tes mains coule éternellement ! L’homme compte par jours ; tes courtes créatures Pour naître et pour mourir ont assez d’un moment. Combien de fois déjà les ai-je vus renaître Ces ans si prompts à fuir, si prompts à revenir ! Combien en compterai-je encore ? Un seul peut-être ! Plus le passé fut plein, plus vide est l’avenir. Cependant les mortels, avec indifférence, Laissent glisser les jours, les heures, les moments ; L’ombre seule marque en silence Sur le cadran rempli les pas muets du temps. On l’oublie ; et voilà que les heures fidèles Sur l’airain ont sonné minuit, Et qu’une année entière a replié ses ailes Dans l’ombre d’une seule nuit ! De toutes les heures qu’affronte L’orgueilleux oubli du trépas, Et qui sur l’airain qui les compte En fuyant impriment leurs pas, Aucune à l’oreille insensible Ne sonne d’un glas plus terrible Que ce dernier coup de minuit ; C’est comme une borne fatale Marquant d’un suprême intervalle Le temps qui commence et qui fuit. Les autres s’éloignent et glissent Comme des pieds sur les gazons, Sans que leurs bruits nous avertissent Des pas nombreux que nous faisons ; Mais cette minute accomplie Jusqu’au cœur léger qui l’oublie Porte le murmure et l’effroi ; Elle frémit à notre oreille, Et loin de l’homme qu’elle éveille S’envole et lui dit :« Compte-moi ! » Compte-moi ! car Dieu m’a comptée Pour sa gloire et pour ton bonheur. Compte-moi ! je te fus prêtée, Et tu me devras au Seigneur. Compte-moi ! car l’heure sonnée Emporte avec elle une année, En amène une autre demain. Compte-moi ! car le temps me presse. Compte-moi ! car je fuis sans cesse, Et ne reviens jamais en vain. » Seigneur, père des temps, maître des destinées, Qui comptes comme un jour nos mille et mille années, Et qui vois du sommet de ton éternité Les jours qui ne sont plus, ceux qui n’ont pas été ; Toi qui sais d’un regard, avant qu’il ait eu l’être, Quel fruit porte en son sein le siècle qui va naître ; Que m’apporte, ô mon Dieu, dans ses douteuses mains, Ce temps qui fait l’espoir ou l’effroi des humains ? À mes jours mélangés cette année ajoutée Par l’amour et la grâce a-t-elle été comptée ? Faut-il la saluer comme un présent de toi, Ou lui dire en tremblant : « Passe, et fuis loin de moi ! » Les autres tour à tour ont passé, les mains pleines De désirs, de regrets, de larmes et de peines, D’apparences sans corps trompant l’âme et les yeux, De délices d’un jour et d’éternels adieux, De fruits empoisonnés dont l’écorce perfide Ne laissait dans mon cœur qu’une poussière aride : Mon cœur leur demandait ce qu’elles n’avaient pas, Et ma bouche à la fin disait toujours : « Hélas ! » Et qu’attendre de plus des siècles et du monde ? Je fondais sur le sable et je semais sur l’onde. Il est temps, ô mon Dieu, que mon cœur détrompé, Et de ta seule image à jamais occupé, Te consacre à toi seul ces rapides années Par mille autres désirs si longtemps profanées ; Je veux tenter enfin si des jours pleins de toi, Dont la lyre et l’autel seraient le seul emploi, Dont l’étude et l’amour de tes saintes merveilles Jusqu’au milieu des nuits prolongeraient les veilles, Et dont l’humble prière, en marquant les instants, Chargerait d’un soupir chacun des pas du temps, S’enfuiront loin de moi d’un vol aussi rapide, Et laisseront mon âme aussi vaine, aussi vide Que ce temps qui ne laisse, en achevant son cours, Rien qu’un chiffre de plus au nombre de mes jours ! Bénis donc cette grande aurore Qui m’éclaire un nouveau chemin ; Bénis, en la faisant éclore, L’heure que tu tiens dans ta main ! Si nos ans ont aussi leur germe Dans cette heure qui le renferme, Bénis la suite de mes ans, Comme sur tes tables propices Tu consacrais dans leurs prémices La terre et les fruits de nos champs ! Que chaque instant, chaque minute Te prie et te loue avec moi ! Que le sablier dans sa chute Entraîne ma pensée à toi ! Qu’un soupir, à chaque seconde, De mon cœur s’élève et réponde ; Que chaque aurore en remontant, Chaque nuit en pliant son aile, Te dise : « Toute heure est fidèle ; Compte ta gloire en les comptant ! » Mais si des jours que tu fais naître Chaque instant me reporte à toi, Toi, dont la pensée est mon être, Souviens-toi sans cesse de moi ! Donne-moi ce que le pilote Sur l’abîme où sa barque flotte Te demande pour aujourd’hui : Un flot calme, un vent dans sa voile, Toujours sur sa tête une étoile, Une espérance devant lui ! Presse à ton gré, ralentis l’ombre Qui mesure nos courts instants ! Ajoute ou retranche le nombre Que ton doigt impose à nos ans ! Ne l’augmente pas d’une aurore ! Le grain sait quand il doit éclore, L’épi sait quand il faut mûrir : Un jour le flétrirait peut-être. Seul tu savais l’heure de naître, Seul tu sais l’heure de mourir : Qu’enfin sur l’éternelle plage Où l’on comprend le mot Toujours ! Je touche, porté sans orage Par le flux expirant des jours, Comme un homme que le flot pousse Vient d’un pied toucher sans secousse La marche solide du port, Et de l’autre, loin de la rive, Repousse à l’onde qui dérive L’esquif qui l’a conduit au bord !

Notes

Recueil: Harmonies poétiques et religieuses (1830). https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6210284b/f241.item.texteImage

← Précédent L'insecte ailé Suivant → Eternité de la nature, brièveté de l'homme

Autres poèmes de Alphonse de Lamartine

A Alix de V... None A Alix de V… None A Elvire 1814 A Elvire 1815 A Madame Victor Hugo 1856 A Maria-Anna-Eliza 1836 A Némésis 1831 A l'Esprit-Saint 1830 A un curé de village 1829 A un curé de village 1829 A un enfant, fille du poète 1831 A une fiancée de quinze ans None A une fleur séchée dans un album 1827 Adieu 1815 Adieux à la mer 1820 Adieux à la poésie 1823 Apparition 1823 Au rossignol 1830 Aux chrétiens dans les temps d'épreuve 1826 Bonaparte 1822 Bénédiction de Dieu 1830 Cantate pour les enfants... 1830 Chant d'amour 1820 Chants lyriques de Saül 1820 Consolation 1823 Contre la peine de mort 1830 Dieu 1820 Désir 1830 Elégie 1815 Encore un hymne 1830 Epilogue 1836 Epître à M. Sainte-Beuve 1830 Eternité de la nature, brièveté de l'homme 1828 Ferrare 1844 Fragment biblique (Micol, Jonathas) None Huitième époque 1836 Hymne au Christ 1829 Hymne au soleil 1815 Hymne de l'ange de la Terre 1830 Hymne de l'enfant à son réveil 1826 Hymne de la mort 1830 Hymne du matin 1830 Hymne du soir dans les temples 1830 Hymne à la douleur 1830 Impressions du matin et du soir 1830 Improvisée à la Grande-Chartreuse 1823 Invocation 1817 Invocation (Toi qui donnas sa voix...) 1830 Invocation du poète None Invocation pour les Grecs 1826 Ischia 1822 Jocelyn - Cinquième époque 1836 Jocelyn - Deuxième époque 1836 Jocelyn - Première époque 1836 Jocelyn - Prologue 1836 Jocelyn - Quatrième époque 1836 Jocelyn - Sixième époque 1836 Jocelyn - Troisième époque 1836 Jéhovah ou l'idée de Dieu 1829 L'ange 1819 L'automne 1820 L'enthousiasme 1819 L'esprit de Dieu 1822 L'homme 1819 L'humanité 1829 L'hymne de la nuit 1830 L'idée de Dieu 1829 L'immortalité 1817 L'infini dans les cieux 1828 L'insecte ailé None L'isolement 1818 L'occident 1830 La branche d'amandier 1821 La charité 1846 La fleur des eaux None La foi 1818 La gloire 1818 La harpe des cantiques None La lampe du temple 1830 La liberté 1821 La mort de Jonathas 1830 La perte de l’Anio 1830 La poésie sacrée 1820 La prière 1819 La prière de femme 1841 La providence à l'homme 1819 La retraite 1819 La retraite 1830 La sagesse 1820 La semaine sainte à la Roche-Guyon 1819 La solitude 1822 La source dans les bois D… 1830 La tristesse 1830 La voix humaine 1830 Le Mont Blanc 1849 Le cadre None Le chrétien mourant 1820 Le chêne 1826 Le coquillage au bord de la mer 1849 Le cri de l'âme 1830 Le crucifix 1823 Le désespoir 1819 Le golfe de Baya, près de Naples 1813 Le grillon 1845 Le génie 1817 Le génie dans l'obscurité 1830 Le lac 1820 Le lac 1820 Le lis du golfe de Santa Restituta 1842 Le moulin de Milly 1845 Le papillon 1823 Le passé 1823 Le pasteur et le pêcheur 1826 Le poète mourant 1823 Le premier regret 1830 Le retour 1830 Le soir 1819 Le solitaire 1830 Le souvenir 1819 Le temple 1817 Le tombeau d'une mère 1830 Le trophée d'armes orientales None Le vallon 1819 Les fleurs 1837 Les oiseaux 1842 Les pavots 1847 Les préludes 1823 Les révolutions 1831 Les saisons None Les étoiles 1819 L’abbaye de Vallombreuse 1830 L’apparition de l’ombre de Samuel à Saül None Milly, ou la terre natale 1827 Neuvième époque 1836 Nouvel épilogue 1839 Novissima verba 1829 Ode 1817 Ode sur la naissance du Duc de Bordeaux 1820 Pensée des morts 1826 Philosophie 1821 Pour une quête None Pourquoi mon âme est-elle triste? 1826 Poésie 1830 Ressouvenir du lac Léman 1842 Sapho 1816 Septième époque 1836 Souvenir None Souvenir d'enfance 1830 Stances 1823 Sur des roses sous la neige 1847 Sur l'image du Christ écrasant le ma None Tristesse 1815 Une fleur None Une larme 1830