← Retour aux poèmes

L’apparition de l’ombre de Samuel à Saül

Alphonse de Lamartine · None · Romantisme · 19e siècle
«
SAÜL, seul. Peut-être… puisqu’enfin je puis le consulter, Le ciel peut-être est las de me persécuter ! À mes yeux dessillés la vérité va luire. Mais au livre du sort, ô Dieu, que vont-ils lire ? De ce livre fatal, qui s’explique trop tôt, Chaque jour, chaque instant, hélas ! révèle un mot. Pourquoi donc devancer le temps qui nous l’apporte ? Pourquoi dans cet abîme, avant l’heure… ? N’importe ! C’est trop, c’est trop longtemps attendre dans la nuit Les invisibles coups du bras qui me poursuit : J’aime mieux, déroulant la trame infortunée, Y lire, d’un seul trait, toute ma destinée. - La Pytonisse d’Endor entre sur la scène. - Est-ce toi qui, portant l’avenir dans ton sein, Viens au roi d’Israël annoncer son destin ? LA PYTHONISSE. C’est moi. SAÜL. Qui donc es-tu ? LA PYTHONISSE. La voix du Dieu suprême. SAÜL. Tremble de me tromper ! LA PYTHONISSE. Saül, tremble toi-même ! SAÜL. Eh bien ! qu’apportes-tu ? LA PYTHONISSE. Ton arrêt. SAÜL. Parle. LA PYTHONISSE. Ô ciel ! Pourquoi m’as-tu choisie entre tout Israël ? Mon cœur est faible, ô ciel ! et mon sexe est timide. Choisis pour ton organe un sein plus intrépide. Pour annoncer au roi tes divines fureurs, Qui suis-je ? SAÜL, étonné. Ta main tremble ! et tu verses des pleurs ! Quoi ! ministre du ciel, tu n’es plus qu’une femme ! LA PYTHONISSE. Détruis donc, ô mon Dieu, la pitié dans mon âme ! SAÜL. Par tes feintes terreurs penses-tu m’ébranler ? LA PYTHONISSE. Mais ma bouche, ô mon roi, se refuse à parler. SAÜL, avec colère. Tes lenteurs, à la fin, lassent ma patience : Parle, si tu le peux ; ou sors de ma présence ! LA PYTHONISSE. Que ne puis-je sortir, emportant avec moi Tout ce qu’ici je viens prophétiser sur toi ! Mais un Dieu me retient, me pousse, me ramène ; Je ne puis résister à son bras qui m’entraîne. Oui, je sens ta présence, ô Dieu persécuteur ! Et ta fureur divine a passé dans mon cœur. - Avec plus d’horreur. - Mais quel rayon sanglant vient frapper ma paupière ! Mon œil épouvanté cherche et fuit la lumière ! Silence !… l’avenir ouvre ses noirs secrets ! Quel chaos de malheurs, de vertus, de forfaits ! Dans la confusion je les vois tous ensemble ! Comment, comment saisir le fil qui les rassemble ? Saül… Michol… David… Malheureux Jonathas ! Arrête ! arrête, ô roi ! ne m’interroge pas. SAÜL, tremblant. Que dis-tu de David, de Jonathas ? achève ! LA PYTHONISSE, montrant du doigt une ombre. Oui, l’ombre se dissipe et le voile se lève, C’est lui ! SAÜL. Qui donc ? LA PYTHONISSE. David !… SAÜL. Eh bien ? LA PYTHONISSE. Il est vainqueur ! Quel triomphe, ô David ! que d’éclat t’environne ! Que vois-je sur ton front ? SAÜL. Achève ! LA PYTHONISSE. Une couronne ! SAÜL. Perfide ! Qu’as-tu dit ? Lui, David, couronné ? LA PYTHONISSE, avec tristesse. Hélas ! et tu péris, jeune homme infortuné ! Et pour pleurer ton sort, belle et tendre victime, Les palmiers de Cadès ont incliné leur cime !… Grâce ! grâce, ô mon Dieu ! détourne tes fureurs ! Saül a bien assez de ses propres malheurs… Mais la mort l’a frappé, sans pitié pour ses charmes, Hélas ! et David même en a versé des larmes ! SAÜL. Silence ! c’est assez : j’en ai trop écouté. LA PYTHONISSE. Saül, pour tes forfaits ton fils est rejeté. D’un prince condamné Dieu détourne sa face, D’un souffle de sa bouche il dissipe sa race : Le sceptre est arraché !… SAÜL, l’interrompant avec violence. Tais-toi, dis-je, tais-toi ! LA PYTHONISSE. Saül, Saül, écoute un Dieu plus fort que moi ! Le sceptre est arraché de tes mains sans défense ; Le sceptre dans Juda passe avec ta puissance, Et ces biens par Dieu même à ta race promis, Transportés à David, passent tous à ses fils. Que David est brillant ! que son triomphe est juste ! Qu’il sort de rejetons de cette tige auguste ! Que vois-je ? un Dieu lui-même !… Ô vierges du saint lieu, Chantez, chantez David ! David enfante un Dieu !… SAÜL. Ton audace, à la fin, a comblé la mesure : Va, tout respire en toi la fourbe et l’imposture. Dieu m’a promis le trône, et Dieu ne trompe pas. LA PYTHONISSE. Dieu promet ses fureurs à des princes ingrats. SAÜL. Crois-tu qu’impunément ta bouche ici m’outrage ? LA PYTHONISSE. Crois-tu faire d’un Dieu varier le langage ? SAÜL. Sais-tu quel sort t’attend ? sais-tu… LA PYTHONISSE. Ce que je sais, C’est que ton propre bras va punir tes forfaits ; Et qu’avant que des cieux le flambeau se retire, Un Dieu justifiera tout ce qu’un Dieu m’inspire. Adieu, malheureux père ! adieu, malheureux roi ! - Elle se retire ; Saül la retient par force. - SAÜL. Non, non, perfide, arrête ! écoute, et réponds-moi. C’est souffrir trop longtemps l’insolence et l’injure : Je veux convaincre ici ta bouche d’imposture. Si le ciel à tes yeux a su les révéler, Quels sont donc ces forfaits dont tu m’oses parler ? LA PYTHONISSE. L’ombre les a couverts, l’ombre les couvre encore, Saül ; mais le ciel voit ce que la terre ignore. Ne tente pas le ciel. SAÜL. Non : parle, si tu sais. LA PYTHONISSE. L’ombre de Samuel te dira ces forfaits… SAÜL. Samuel ! Samuel ! Hé quoi ! que veux-tu dire ? LA PYTHONISSE. Toi-même, en traits de sang, ne peux-tu pas le lire ? SAÜL. Eh bien, qu’a de commun ce Samuel et moi ? LA PYTHONISSE. Qui plongea dans son sein ce fer sanglant ? SAÜL. Qui ? LA PYTHONISSE. Toi ! SAÜL, furieux, se précipitant sur elle avec sa lance. Monstre, qu’a trop longtemps épargné ma clémence, Ton audace, à la fin, appelle ma vengeance ! - Prêt à la frapper. - Tiens, va dire à ton Dieu, va dire à Samuel Comment Saül punit ton imposture… - Au moment où il va frapper, il voit l’ombre de Samuel ; il laisse tomber la lance, il recule. - Ô ciel ! Ciel ! que vois-je ? C’est toi ! c’est ton ombre sanglante ! Quel regard !… Son aspect m’a glacé d’épouvante. Pardonne, ombre fatale ! oh ! pardonne ! Oui, c’est moi. C’est moi qui t’ai porté tous ces coups que je voi ! Quoi ! depuis si longtemps ! quoi ! ton sang coule encore ! Viens-tu pour le venger ?… Tiens… - Il découvre sa poitrine, et tombe à genoux. - Mais il s’évapore !… - La Pythonisse disparaît pendant ces derniers mots. -

Notes

Recueil: Nouvelles méditations poétiques (1823). Sous-titre: Fragment dramatique. https://archive.org/details/panouvellesmdi00lama/page/n125/mode/2up

← Précédent Les préludes Suivant → Stances

Autres poèmes de Alphonse de Lamartine

A Alix de V... None A Alix de V… None A Elvire 1814 A Elvire 1815 A Madame Victor Hugo 1856 A Maria-Anna-Eliza 1836 A Némésis 1831 A l'Esprit-Saint 1830 A un curé de village 1829 A un curé de village 1829 A un enfant, fille du poète 1831 A une fiancée de quinze ans None A une fleur séchée dans un album 1827 Adieu 1815 Adieux à la mer 1820 Adieux à la poésie 1823 Apparition 1823 Au rossignol 1830 Aux chrétiens dans les temps d'épreuve 1826 Bonaparte 1822 Bénédiction de Dieu 1830 Cantate pour les enfants... 1830 Chant d'amour 1820 Chants lyriques de Saül 1820 Consolation 1823 Contre la peine de mort 1830 Dieu 1820 Désir 1830 Elégie 1815 Encore un hymne 1830 Epilogue 1836 Epître à M. Sainte-Beuve 1830 Eternité de la nature, brièveté de l'homme 1828 Ferrare 1844 Fragment biblique (Micol, Jonathas) None Huitième époque 1836 Hymne au Christ 1829 Hymne au soleil 1815 Hymne de l'ange de la Terre 1830 Hymne de l'enfant à son réveil 1826 Hymne de la mort 1830 Hymne du matin 1830 Hymne du soir dans les temples 1830 Hymne à la douleur 1830 Impressions du matin et du soir 1830 Improvisée à la Grande-Chartreuse 1823 Invocation 1817 Invocation (Toi qui donnas sa voix...) 1830 Invocation du poète None Invocation pour les Grecs 1826 Ischia 1822 Jocelyn - Cinquième époque 1836 Jocelyn - Deuxième époque 1836 Jocelyn - Première époque 1836 Jocelyn - Prologue 1836 Jocelyn - Quatrième époque 1836 Jocelyn - Sixième époque 1836 Jocelyn - Troisième époque 1836 Jéhovah ou l'idée de Dieu 1829 L'ange 1819 L'automne 1820 L'enthousiasme 1819 L'esprit de Dieu 1822 L'homme 1819 L'humanité 1829 L'hymne de la nuit 1830 L'idée de Dieu 1829 L'immortalité 1817 L'infini dans les cieux 1828 L'insecte ailé None L'isolement 1818 L'occident 1830 La branche d'amandier 1821 La charité 1846 La fleur des eaux None La foi 1818 La gloire 1818 La harpe des cantiques None La lampe du temple 1830 La liberté 1821 La mort de Jonathas 1830 La perte de l’Anio 1830 La poésie sacrée 1820 La prière 1819 La prière de femme 1841 La providence à l'homme 1819 La retraite 1819 La retraite 1830 La sagesse 1820 La semaine sainte à la Roche-Guyon 1819 La solitude 1822 La source dans les bois D… 1830 La tristesse 1830 La voix humaine 1830 Le Mont Blanc 1849 Le cadre None Le chrétien mourant 1820 Le chêne 1826 Le coquillage au bord de la mer 1849 Le cri de l'âme 1830 Le crucifix 1823 Le désespoir 1819 Le golfe de Baya, près de Naples 1813 Le grillon 1845 Le génie 1817 Le génie dans l'obscurité 1830 Le lac 1820 Le lac 1820 Le lis du golfe de Santa Restituta 1842 Le moulin de Milly 1845 Le papillon 1823 Le passé 1823 Le pasteur et le pêcheur 1826 Le poète mourant 1823 Le premier regret 1830 Le retour 1830 Le soir 1819 Le solitaire 1830 Le souvenir 1819 Le temple 1817 Le tombeau d'une mère 1830 Le trophée d'armes orientales None Le vallon 1819 Les fleurs 1837 Les oiseaux 1842 Les pavots 1847 Les préludes 1823 Les révolutions 1831 Les saisons None Les étoiles 1819 L’abbaye de Vallombreuse 1830 Milly, ou la terre natale 1827 Neuvième époque 1836 Nouvel épilogue 1839 Novissima verba 1829 Ode 1817 Ode sur la naissance du Duc de Bordeaux 1820 Pensée des morts 1826 Philosophie 1821 Pour le premier jour de l'année 1830 Pour une quête None Pourquoi mon âme est-elle triste? 1826 Poésie 1830 Ressouvenir du lac Léman 1842 Sapho 1816 Septième époque 1836 Souvenir None Souvenir d'enfance 1830 Stances 1823 Sur des roses sous la neige 1847 Sur l'image du Christ écrasant le ma None Tristesse 1815 Une fleur None Une larme 1830