«
Une brebis, une chièvre, un cheval,
Qui charruioient en une grant arée,
Et deux grans buefs qui tirent, en un val,
Pierre qu’on ot d’un hault mont descavée,
Une vache, sans let, moult décharnée.
Un povre asne qui ses crochès portoit,
S’encontrèrent. L’asne aux bestes disoit :
« Je vien de court. Mais là est uns mestiers
Qui tond et rest les bestes trop estroit :
Pour ce, vous pri, gardez-vous des barbiers ! »
Lors li chevaulx dist : « Trop m’ont fait de mal,
Jusques aux os m’ont la chair entamée :
Soufrir ne puis cuillier, ne poitral. »
Les buefs dient : « Nostre pel est pelée. »
La chièvre dit : « Je suis toute affolée. »
Et la vache de son véel se plaingnoit,
Que mangié ont. — Et la brebis disoit :
« Pandus soit-il qui fist forcés premiers !
Car trois fois l’an n’est pas de tondre droit.
Pour ce, vous pri, gardez-vous des barbiers !
« Ou temps passé, tuit li occidental
Orent long poil et grand barbe mellée ;
Une fois l’an, tondirent leur bestal,
Et conquistrent mainte terre à l’espée ;
Une fois l’an firent fauchier la prée ;
Eulx, le bestail, la terre grasse estoit,
En cet estat, et chascuns labouroit ;
Aise furent lors nos pères premiers.
Autrement va chascuns tout ce qu’il voit :
Pour ce, vous pri, gardez-vous des barbiers ! »
Et l’asne dist : « Qui pert le principal,
Et c’est le cuir, sa rente est mal fondée :
La beste meurt ; riens ne demeure ou pal
Dont la terre puist lors estre admandée.
Le labour fault : plus ne convient qu’om rée,
Et si faut-il labourer qui que soit,
Ou les barbiers de famine mourroit.
Mais joie font des peaulx les pelletiers ;
Deuil feroient, qui les escorcheroit :
Pour ce, vous pri, gardez-vous des barbiers ! »
La chievre adonc respondit : « A estal
Singes et loups ont ceste loy trouvée,
Et ces gros ours du lion curial,
Que de no poil ont la gueule estoupée,
Trop souvent est nostre barbe coupée
Et nostre poil, dont nous avons plus froit ;
Rere trop pres fait le cuir estre roit ;
Ainsi vivons envix ou voulentiers :
Vive qui puet : trop sommes à destroit :
Pour ce, vous pri, gardez-vous des barbiers ! »