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Lueur au couchant

Victor Hugo · 1856 · Romantisme · 19e siècle
«
Lorsque j’étais en France, et que le peuple en fête Répandait dans Paris sa grande joie honnête, Si c’était un des jours glorieux des vainqueurs Où les fiers souvenirs, désaltérant les cœurs, S’offrent à notre soif comme de larges coupes, J’allais errer tout seul parmi les riants groupes, Ne parlant à personne et pourtant calme et doux, Trouvant ainsi moyen d’être un et d’être tous, Et d’accorder en moi, pour une double étude, L’amour du peuple avec mon goût de solitude. Rêveur, j’étais heureux ; muet, j’étais présent. Parfois je m’asseyais un livre en main, lisant Virgile, Horace, Eschyle, ou bien Dante, leur frère ; Puis je m’interrompais, et, me laissant distraire Des poëtes par toi, poésie, et content, Je savourais l’azur, le soleil éclatant, Paris, les seuils sacrés, et la Seine qui coule, Et cette auguste paix qui sortait de la foule. Dès lors pourtant des voix murmuraient : Anankè. Je passais ; et partout, sur le pont, sur le quai, Et jusque dans les champs, étincelait le rire, Haillon d’or que la joie en bondissant déchire. Le Panthéon brillait comme une vision. La gaîté d’une altière et libre nation Dansait sous le ciel bleu dans les places publiques ; Un rayon qui semblait venir des temps bibliques Illuminait Paris calme et patriarcal ; Ce lion dont l’œil met en fuite le chacal, Le peuple des faubourgs se promenait tranquille. Le soir, je revenais ; et, dans toute la ville, Les passants, éclatant en strophes, en refrains, Ayant leurs doux instincts de liberté pour freins, Du Louvre au Champ de Mars, de Chaillot à la Grève, Fourmillaient ; et, pendant que mon esprit, qui rêve Dans la sereine nuit des penseurs étoilés, Et dresse ses rameaux à leurs lueurs mêlés, S’ouvrait à tous ces cris charmants comme l’aurore, À toute cette ivresse innocente et sonore, Paisibles, se penchant, noirs et tout semés d’yeux, Sous le ciel constellé, sur le peuple joyeux, Les grands arbres pensifs des vieux Champs-Élysées, Pleins d’astres, consentaient à s’emplir de fusées. Et j’allais, et mon cœur chantait ; et les enfants Embarrassaient mes pas de leurs jeux triomphants, Où s’épanouissaient les mères de famille ; Le frère avec la sœur, le père avec la fille, Causaient ; je contemplais tous ces hauts monuments Qui semblent au songeur rayonnants ou fumants, Et qui font de Paris la deuxième des Romes ; J’entendais près de moi rire les jeunes hommes, Et les graves vieillards dire : Je me souviens. — Ô patrie ! ô concorde entre les citoyens !

Notes

Recueil: Les Contemplations. Note: Les poèmes du recueil sont tous datés, mais la plupart de ces dates sont fictives et servent plus à la légende de l'œuvre; ici: Marine-Terrace, juillet 1855. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8617135j/f151.item.r=Les%20contemplations

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