← Retour aux poèmes

Bittô

Anna de Noailles · 1901 · Néoromantisme · 20e siècle
«
Le bourdonnant été, doré comme du miel, Parfumé de citrons, de résine et de menthe, Balance au vent sucré son rêve sensuel Et baigne son visage au clair de l’eau dormante. Les pesants papillons ont alangui les fleurs, Le cylise odorant et la belle mélisse Infusent doucement dans la grande chaleur, Le soleil joue et luit sur les écorces lisses ; Les branches des sureaux et des figuiers mûris S’emplissent du remous des abeilles fidèles… Comme le jour est gai, comme la plaine rit ! Les prés chauds et roussis crépitent d’un bruit d’ailes. Voici qu’on voit venir, le soleil sur les yeux. La petite Bittô, la danseuse aux crotales ; La blancheur du chemin plaît à ses pieds joyeux Que la poussière brûle au travers des sandales. Son voile est de lin vert comme un nouveau raisin, Sa robe est attachée à son épaule frêle, La beauté du matin enorgueillit son sein Et son cœur est content comme une sauterelle. Ses boîtes de parfums et son petit miroir Font un bruit de cailloux au fond de sa corbeille ; Elle danse en marchant et s’amuse de voir, Des bords de chaque fleur, s’envoler des abeilles, — Ah ! Bittô, quel désir mène tes pieds distraits Aux dangereux sentiers de la campagne ardente ? D’invisibles Erôs habitent les forêts Et des poisons subtils montent du cœur des plantes : Retourne te mêler aux travaux du matin, Car l’heure de midi promptement s’achemine, Ou bien va regarder dans ton petit jardin Si la nuit a mûri les vertes aubergines… Mais, rieuse et nouant ses deux mains à son cou. Bittô n’écoute pas les prudentes paroles ; Le vent joueur s’enroule autour de ses genoux Et fait un bruit soyeux comme un ruban qui vole ; Le baume végétal qui flotte dans l’air bleu Enduit d’un miel léger son âme complaisante : Elle vient, au travers des épis onduleux, S’asseoir près d’un étang où rêve l’eau luisante. Avides de s’unir au glorieux été, La pivoine touffue et l’anémone rose Se pâment de désir et semblent rejeter Le lâche vêtement des corolles décloses. — Quelle silencieuse et palpitante ardeur Rode autour de vos pieds, vous guette et vous accueille. Bittô. Le soleil gonfle et mûrit votre cœur ; Votre cœur est tremblant comme un buisson de feuilles. Du flanc de la colline où le cassis bleuit Voici Criton qui vient faire boire ses chèvres À l’étang où Bittô sous la feuille qui luit S’amuse à retenir l’eau vive entre ses lèvres. Il s’est approché d’elle, il lui dit : « Ma Bittô, Prends ce fromage blanc et rond comme la lune, La noix que j’ai sculptée au bout de mon couteau Et le panier de jonc où je mettais mes prunes. » Il lui fait de hardis et timides serments. Il l’entoure, il la presse, il tient ses mains, il joue… — Et Bittô, déjà lasse et faible infiniment Se couche dans ses bras et lui baise la joue… ⁂ Comme elle est grave et pâle après l’âpre union ! — Ô vous dont la pudeur tristement fut surprise, Tendre corps plein de trouble et de confusion, Bittô, je vous dirai votre grande méprise : Le rude et lourd baiser dont parlent les chansons Ne guérit pas le mal dont vous étiez atteinte : Votre langueur venait de la verte saison Du parfum des mûriers et des chauds térébinthes. Pensant vous délasser d’un tourment inconnu Qui vous venait des champs, des feuilles, de la terre, Vous avez sans prudence attaché vos bras nus Au cou du chevrier dont l’étreinte est amère : Amoureuse du jour vivant et de clarté, Vous avez cru pouvoir apaiser sur sa bouche, Diseuse de mensonge et de frivolités, Votre désir de l’air, des fleurs, de l’eau farouche ; Sentant que votre cœur, si lourd et si dolent, Pesait à votre sein comme un nid aux ramures, Vous avez cru qu’aux mains du berger violent Il pourrait s’effeuiller comme une rose mûre… Ah ! Bittô, quelle ardeur et quelle volupté Auraient donc pu guérir votre malaise insigne ? — L’amant que vous vouliez, c’était le tendre Été Saturé d’aromate et de l’odeur des vignes !

Notes

Recueil: Le cœur innombrable.

← Précédent Les nymphes Suivant → La conscience

Autres poèmes de Anna de Noailles

A la nuit 1901 A mon fils 1915 A soi-même 1901 Adoration 1907 Angoisse 1907 Annecy 1907 Apaisement 1907 Après l'ondée 1902 Astres qui regardez... 1915 Attendrissement 1902 Aube sur le jardin 1907 Aux soldats de 1917 1917 Azur 1907 Bayonne 1907 Bondissement 1907 C'est l'orient dans ma province 1907 Ce matin de juin 1907 Celui qui meurt 1917 Chaleur 1902 Chaleur dans un jardin 1907 Chanson du temps opportun 1901 Chanson pour Avril 1901 Chant d'espérance 1907 Chant dionysien 1907 Chant funèbre 1907 Chants dans la nuit 1902 Commencements 1907 Constantinople 1907 Conte de fée 1902 Contentement 1907 Crépuscule dans les jardins 1907 C’est vrai, je me suis beaucoup plainte 1907 Danse 1907 Danseuse persane 1907 Destinée 1907 Dissuasion 1901 Don Juan de Maraña 1907 Douleur 1907 Déchirement 1907 Délire un soir d'été 1907 Désespoir 1907 Désespoir en été 1907 Eblouissement 1907 Eloge de la rose 1907 Embrasement 1907 Emerveillement 1902 Emotion 1907 Emportement 1902 En face de l'Espagne 1907 Encens 1907 Enchantement 1907 Enfance dans la Savoie 1907 Eros 1907 Eté 1907 Eva 1901 Exaltation 1901 Extase 1907 Fraternité 1901 Frissons du soir 1902 Glauque matin, chaos d'azur 1907 Hermione 1907 Hébé 1901 Il fera longtemps clair ce soir 1901 Impression du soir 1907 Incendie de l'été 1907 Invocation 1907 Ivresse au printemps 1907 J'écris pour que le jour où je ne serai plus 1902 Jardin au Japon 1907 Jardin d'enfance 1907 Jardin persan 1907 Jardin près de la mer 1907 Je suis dans l'herbe chaude et fine 1907 Je voudrais faire avec une pâte de fleurs 1907 Jeunesse 1902 Jour d'été 1907 Journée orientale 1907 Journée à St-Cloud 1907 L'abondance 1902 L'adolescence 1902 L'ambition 1907 L'amour 1901 L'amoureux été 1901 L'année 1902 L'apaisement 1902 L'appel 1901 L'ardeur 1901 L'aurore 1907 L'automne 1901 L'empreinte 1901 L'enfance 1907 L'enfant Eros 1901 L'enivrement 1907 L'heure nocturne 1902 L'hiver 1901 L'image 1901 L'immortalité 1907 L'innocence 1901 L'inquiet désir 1901 L'inspiration 1902 L'occident 1907 L'offrande à la nature 1901 L'orage 1902 L'orgueil 1901 L'orgueilleuse détresse 1907 L'éblouissant orage 1907 L'étreinte 1902 La Malmaison 1907 La Savoie 1907 La beauté du printemps 1907 La chanson de Daphnis 1902 La chaude chanson 1901 La cité natale 1901 La conscience 1901 La consolation de l'été 1907 La course dans l'azur 1907 La demeure en juillet... 1907 La douceur du matin 1907 La détresse 1902 La jeunesse 1901 La jeunesse des morts 1920 La journée heureuse 1901 La justice 1901 La lumière des jours 1907 La maison de Sylvie à Chantilly 1907 La mort de Jaurès 1914 La mort dit à l'homme... 1901 La mort favorable 1902 La mort fervente 1901 La musique 1902 La musique passionnée 1907 La mémoire 1902 La naissance du jour 1907 La naissance du printemps 1907 La nature ennemie 1902 La nature et l'homme 1901 La nostalgie 1907 La petite ville 1902 La poursuite 1902 La première aubépine 1907 La prière devant le soleil 1907 La promesse 1907 La querelle 1902 La raillerie 1902 La terre 1901 La torture 1907 La tristesse dans le parc 1901 La tubéreuse 1907 La vie profonde 1901 La vie rustique 1901 La ville de Stendhal 1907 Lamentation 1915 Le baiser 1901 Le calme des jardins 1907 Le chant d'un Ecossais 1915 Le chaud jardin 1907 Le coeur 1901 Le conseil 1902 Le conseil 1907 Le dialogue marin 1902 Le faune 1907 Le fruitier de Septembre 1907 Le jardin et la maison 1901 Le jardin-qui-séduit-le-cœur 1907 Le jeune matin 1907 Le jour 1907 Le pays 1901 Le plaisir des oiseaux 1907 Le poème de l'Île-de-France 1907 Le premier chagrin 1902 Le repos 1901 Le reproche aux Dieux 1907 Le rossignol dans le jardin du Roi 1907 Le répit 1902 Le soldat 1920 Le soleil abaissé du soir 1907 Le souffle 1915 Le temps de vivre 1901 Le vallon de Lamartine 1907 Le verger 1901 Le verger de lis 1907 Le voyage sentimental 1907 Les adolescents 1907 Les animaux 1901 Les bords de la Marne 1916 Les bords de la Seine 1907 Les campagnes 1902 Les charmettes 1907 Les délices orientales 1907 Les eaux de Damas 1907 Les héros 1907 Les mains 1907 Les malheureux 1901 Les morts pour la patrie 1914 Les nymphes 1901 Les ombres 1902 Les paradis 1907 Les parfums 1901 Les paysages 1901 Les pins 1907 Les pins reflètent les cyprès 1907 Les plaintes d'Ariane 1902 Les plaisirs des jardins 1902 Les plaisirs païens 1907 Les prêtresses des Panathénées 1907 Les regrets 1902 Les rêves 1901 Les saisons et l'amour 1901 Les saveurs de l'air 1907 Les terres chaudes 1907 Les tourments de l'été 1907 Les vagues 1902 Les violons dans le soir 1907 Les voyages 1902 Les îles bienheureuses 1907 Lever du soleil 1907 Lune, rose d'argent... 1907 L’étang porte l’ombre et la lune 1902 Matin 1907 Matin dans l’Île-de-France 1907 Matin lyrique 1907 Matinée 1907 Mes vers, malgré le sang... 1907 Midi 1902 Midi paisible 1907 Mon cœur je n’ai peur que de vous 1902 Mon âme de peine et de joie 1902 Mélancolie le soir 1902 Nature que je sers... 1907 Nature, vous avez fait le monde pour moi 1907 Nocturne 1907 Nostalgie 1902 Nuit voluptueuse 1907 Offrande 1907 Offrande à Kypris 1901 Offrande à Pan 1901 Orgueil en été 1907 Paganisme 1907 Parfums dans l'ombre 1907 Parfumés de trèfle et d’armoise 1902 Paroles à la lune 1901 Pauvre âme, tu gémis... 1917 Paysage du Hainaut 1907 Paysage persan 1907 Perspicace douceur... 1920 Pesanteur du soir 1907 Petit jardin avec un poivrier 1907 Plainte 1901 Pluie en été 1902 Plénitude 1907 Poème de l'azur 1907 Prière du combattant 1920 Prière du matin 1907 Prière à Pallas Athéné 1907 Promenade en été 1907 Quelle douceur de miel 1907 Renaissance 1902 Reproche au printemps 1907 Rhodocleia 1901 Rêverie persane 1907 Silence en été 1907 Soir basque 1907 Soir candide 1907 Soir d'Espagne 1907 Soir d'été 1901 Soir d'été dans le parc de St-Cloud 1907 Soir en été 1907 Soir romantique 1907 Solitude 1907 Stances 1907 Stances à Victor Hugo 1907 Surprise 1907 Torpeur d'été 1907 Tout nous fuit... 1920 Trains en été 1907 Tristesse 1902 Tu vas, toi que je vois 1902 Tumulte dans l'aurore 1907 Un bosquet d'orangers 1907 Un jardin au printemps 1907 Un matin 1907 Un matin à Neuilly 1907 Un oiseau dans le soir 1907 Une île 1907 Venise 1907 Verdun 1916 Verger d'orient 1907 Versailles 1907 Vision dans le crépuscule 1907 Visite à la cathédrale de Reims 1920 Voici l'éclosion du printemps 1907 Voix intérieure 1901 Volupté 1907 Vous que jamais rien ne délie 1902 Ô lumineux matin 1901 Ô torrides instants 1907